lundi 10 janvier 2011

Mont Saint-Eloi 2007


Mont-Saint-Eloi

Mont Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
la colline
qui culmine
à 120 mètres, à quoi on ajoutera la hauteur des tours de l’abbaye.

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
La place herbeuse.
Entre les taupinières de terre collante, les premières fleurs de pissenlits et de pâquerettes tremblotent, à deux pas d’un tracteur fumant et d’un camion frigorifique bourré de barbaque, en face du Café de l’Abbaye.

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
Grands peupliers
noirs, dénudés.
Vers l’ouest, la croupe des bois se frotte à la chaussée Brunehaut.
Autour des censes isolées avec leurs portes à claire-voie, leurs pigeonniers en briques,
les Collines d’Artois se soulèvent sous le soc des charrues.

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
Maisons rouges blanches et bleues, silex des soubassements, pierres calcaires quadrillant les murs. Pignons en épi. Tuiles rouges ou ocres vibrant sous le soleil glacial.
En 1208 on avait planté un vignoble sur la pente méridionale du Mont Saint Eloi, mais il fallut l’arracher, il donnait trop peu de bon vin pour beaucoup trop de travail.
Aujourd’hui, sur la place, l’auberge et l’abreuvoir sont toujours là.
Les époques se télescopent dans les noms des rues,
la rue Roger Salengro et la rue de l’église,
la rue des Nobles et la rue de la Nation.
18-81, palindrome sur un porche.
Le dernier aura été 20-02
et le prochain sera 21-12. Qui le remarquera ?
Les maisons rouges blanches et bleues s’étagent sur tout le pourtour du Mont, sauf devant les tours en ruines de l’église abbatiale, où finissent par se réunir petit à petit, mort après mort, tous les habitants du village, dans le cimetière communal à l’ombre des tours.

Les fenêtres trouées des tours
sont des passages
vers le futur,
vers le passé,
portes vers d’autres galaxies,
portes de science-fiction.
Les oiseaux, choucas et pigeons, braillent dans les ruines, caquetage insensé.
Juste à côté, un hangar. Le toit de tôles ondulées arraché par la dernière tempête pend misérablement dans le vide.
Des projecteurs éteints dardent leur gros œil blanc au bas des murs.
Le vent balaie la plaine vers Arras.
Au loin, au sud, les autres tours : les Blancs Monts, immeubles H.L.M. d’Arras, quartiers, banlieues, cités, barres et résidences.

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
Dans le cimetière, les tombes. Les Christs brisés, la Vierge des douleurs,
l’écho des combats de mai 1940,
le 4ème régiment de dragons portés,
tombés,
enterrés,
oubliés.
Devant les soldats inconnus, les pigeons anonymes roucoulent, les chiens attachés aboient.
Proche des ruines, une clôture faite d’anciennes traverses de chemins de fer, dressées à la verticale comme des stèles funéraires.
Dans l’enclos de la ferme voisine, les oies pataugent dans la boue en attendant la commercialisation de leurs cadavres déplumés.
Sous les tours, le visiteur se déplace autour des amas de crottes de pigeons séchées, et déchiffre des inscriptions sur les pierres « MORGANE 2007 » «aNTM. » « MB=SL ».
Plus loin, il est informé de la réhabilitation prochaine de la salle Hamilton, Mary Riter Hamilton, Canadienne, peintre des champs de bataille de la Grande Guerre.
Juste en face, vestiges du service public : une cabine téléphonique à pièces, une boîte aux lettres jaune, le garage des pompiers, l’abribus comme mini-maison des jeunes.
« Clara et Arthur recherchent personne motorisée pour venir les chercher chez leur nourrice. »

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
Le parvis de l’abbé Vidril,
l’église de Mont-Saint-Eloi,
MONS SANCTI ELIGII
Paroisse Notre-Dame des Tours,
la paroisse des Montéligéens.
Que sont devenues les reliques conservées ici : cette vertèbre de Saint Vaast, cet os de Saint Eloi, les reliques de saint Vindicien et aussi cette épine de la couronne du Christ offerte par Saint Louis ?

Au VIIème siècle, Saint Éloi, évêque de Noyon-Tournai établit son ermitage ici, ici sur le Mont Alban ou Mont Blanc,
loin de penser qu’il porterait son nom, et qu’un géant Dagobert en osier et carton en ferait le tour un jour...
D’autant que les Vikings détruisirent l’ermitage.
Ensuite vient
le disciple d’Éloi,
Saint Vindicien,
dont la tombe recouverte de ronces, de terre et de silex fut redécouverte en 929,
miracles prières pèlerinages monastère
et commence la vraie gloire du Mont Saint-Eloi.
Le chanoine Dom Georges Wartel, moine sous le nom de frère Géry, rédige en 1786 les chroniques de l’abbaye. Il ne sait pas que quelques années plus tard, son successeur sera guillotiné avec six de ses frères moines.
Le monastère aura été détruit et reconstruit plusieurs fois au cours des siècles jusqu’à cette révolution qui portera le coup final,
rasant quasiment
tous les bâtiments.
Le monastère et son enceinte deviennent une carrière de pierres.
Le quartier abbatial, seul bâtiment restant,
est converti
en brasserie
mais il n’y a plus de moines
ni pour la prière
ni pour la bière
comme chez nos voisins belges.
La besogne s’achèvera en 1915.
Coup de grâce.
Les deux tours de l’église abbatiale découronnées par les bombardements allemands pendant les combats avec l’armée britannique.
Toute ressemblance avec des évènements futurs est inappropriée.

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
On disait que l’enceinte du monastère était assez grande pour contenir la ville de Béthune. Imaginez les deux tours de l’église abbatiale sur la grand place de Béthune de chaque côté du Beffroi.
Un projet d’architecture post-moderne.
On pourrait même demander à Christo de venir les emballer.

Imaginez aussi tous les habitants de Béthune, du centre-ville et du Mont Liébaut, rassemblés ici sur le Mont Saint-Eloi.
Un projet d’art sociologique.
Z’arts up on the hill !

Les coureurs en livrée multicolore se rassemblent pour les foulées des tours de Mont-Saint Eloi, le tour du mont en moins de 80 jours, une procession pour un Jéricho à l’envers, la sonnerie des trompettes et les klaxons des voitures pour relever le mur d’enceinte.

Mont-Saint-Eloi,
Crêtes d’Artois,
Le visiteur traverse la chaussée Brunehaut.
A Ecoivres,
les marais de la Scarpe,
la flèche à crochets de l’église,
La motte féodale,
le stade de football,
le chemin à travers le bois,
la source,
le moulin à eau,
le château d’eau
le cimetière militaire d’Ecoivres et ses milliers de soldats morts :
Canadiens, Anglais, Français,
quelques Allemands.

Ecoivres encore,
Pour les pierres jumelles !
Court circuit temporel !
Les pierres jumelles, les menhirs d’Ecoivres, sont peut-être un monument symbolisant la réunion en 1820 des deux communes d’Ecoivres et Mont-Saint-Eloi.
C’était le projet artistique de quelques sculpteurs visionnaires de l’âge mégalithique, une irruption dans l’âge numérique, dans l’irréalité... dans l’irréruralité...

Ecoivres, Bray, Mont-Saint-Eloi
Une chouette hulule.
Le visiteur remonte la pente.
Le soleil se couche de l’autre côté, sur les plages de la Manche et de la Mer du Nord.
Un vol de chauve-souris zigzague au-dessus de la place, traverse les fenêtres des tours.
Les chevreuils regardent de chaque côté avant de traverser la D341.
Sur Arras stagne un brouillard jaune de pollution lumineuse et atmosphérique.
Lucien Suel
2007
Ce poème a été publié dans Action poétique n° 193

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posted by Lucien Suel at 09:14