jeudi 28 mai 2009

Un autre poème de Fabrice Caravaca

à Serge Pey
Un homme seul marche
Ses deux yeux aussi à l’envers de la tête
Trois peupliers lancent leurs bras au ciel
Quatre mots : un homme seul marche
Ses cinq doigts de la main droite dans la main gauche
Six voyelles dans son alphabet
Sept mots : six peupliers lancent leurs bras au ciel
Huit : à l’envers l’infini seul marche à sa rencontre
Neuf vies possibles pour marcher jusqu’à l’infini
Avec ses dix doigts : les cinq de la main droite dans l’autre main

Un homme seul marche
Deux : devant lui le cœur et le cœur de son cœur
Trois fois trois peupliers lancent leurs bras au ciel
Quatre mots : un seul homme marche
Il a cinq couleurs pour dépeindre le monde
Et il a deux pieds et deux bourses et deux poumons et deux fois l’infini prononcé : huit
Et il a une bouche : neuf ; qui compte
Sur les dix doigts des deux mains

Un et unique : l’infini vers lequel s’avance le seul homme qui marche
Deux : la rencontre de l’homme qui marche et de son ombre
Trois : l’image, le cœur, le corps ensemble pensés de l’homme qui marche
Quatre fois quatre peupliers lancent leurs bras au ciel
Alors cinq oiseaux viennent adorer le ciel
Ensuite se forme une nuée pour dire encore six fois
Qu’un homme est un homme qui marche vers sept carrefours
Et qu’aux huit horizons qui s’ouvrent à lui
Il en reste toujours un pour faire neuf
Et il en reste dix encore et toute une éternité

Un homme qui marche est un homme seul
Deux hommes qui marchent sont deux hommes seuls
Trois coups de tonnerre pour annoncer l’orage
Et faire s’en revenir aux quatre coins du monde
Les corbeaux oies sauvages et canards des cinq continents
Aux cinq continents il faut en rajouter un sixième
Sept mots : qui sera toujours aux hommes qui marchent
Titubant sous l’ivresse des huit divisions du sentier
Maintenant s’ajoutent neuf chênes qui lancent leurs bras au ciel
Alors bientôt dix avec celui qui marche seul vers l’azur

Un homme seul qui marche ne souffre pas
Deux : il parle avec son cœur et avec son âme
Trois : il crucifie le monde
Quatre vérités peuvent l’accompagner
Cinq arbres sans nom lancent leurs bras au ciel
Et six sens n’y suffiront pas
Alors sept sens pour l’homme qui marche
Alors huit sens pour l’homme qui marche
Une infinité pour former et déformer le neuf
Et au pas de la mule faire un avec l’inconnu et le un du dix

Un homme qui marche est un homme qui marche
Un homme qui marche est un arbre aux bras tendus
Un homme qui marche est à lui seul une forêt entière
Un homme qui marche seul a la multitude dans son cœur
Un homme qui marche seul parle aussi avec ses pieds
Un homme qui marche rejoint toujours la forêt
Un homme qui marche marche avec la terre sous ses pieds et le ciel contre sa tête
Il marche avec le soleil et la lune et il mange le soleil et la lune
Il marche pour rejoindre la forêt et tendre ses bras au ciel
Il marche toujours pour redevenir arbre parmi les arbres

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mardi 19 mai 2009

Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais

Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais

Noire et noir. La gueule et le savon.
Rouge et rouge. Betterave rouge plate
d'Egypte. Fourragère de l'ami Bidasse
natif d'Arras. Rouge et rouge. Mouron
du champ d'honneur. Couple de cerises
à l’oreille.
Verte et vertes. La main
dans le jardin ouvrier. Ligne de pois
de sucre. Salades de blé éparpillées.
Vrille du liseron autour du grillage.
Bleus et bleus. Travail et gendarmes.

Noire et rouge. La tôle goudronnée et
le mur de briques cramoisies. Noir et
rouge. Sillon du marais pourri. Sacré
Coeur sous un globe en verre.
Noir et
rouge. Corbeau croassant au-dessus du
terrain vague. Soleil boule enflammée
sur la mer. Rouge
et noir. Calicot et
drapeau des syndicats. Bannière de la
procession
funèbre. Rouge rouge rouge
rouge. Coulée de métal au bas du four
jaillissant du ventre crevé du sombre
haut-fourneau. Rouge rouge
noir noir.

Vert et noir. Têtard ondulant dans la
mousse. Vert
et noir. Champ de fèves.
Noir et vert. Savon. Savon. Peupliers
dégoulinants. Barquettes de choux sur
le marais de Salperwick. Noir et vert
et rouge et bleu. Sabot de vache dans
l’herbe humide. Tuile d’argile chaude
sous le ciel d’été. Vertes ou bleues.
Mouches des fumiers des charognes des
pommes pourrissantes. Verts et bleus.
Buvards tachés. Croûtons secs moisis.
Vert de peur et bleu pour la lessive.

Rouge et bleu. Visage vitriolé par le
gel. Rouge et bleue. Certification du
vétérinaire par tampon sur la couenne
du jambon cru. Rouge
et bleu. Tableau
didactique dans la classe. Pulmonaire
circulatoire digestif. Rouge et noir.
Pinard et bistoule. Armettez-me cha !

Bleue et rouge. Décoration au fronton
de la mairie. Gerbe d’oeillets. Rouge
et bleu. Sang et sang. Monument de la
Grande Guerre. Vimy rouge. Notre-Dame
de Lorette bleue. Souchez rouge. Vimy
rouge. Roclincourt bleu. Farbus bleu.
Carency bleu. Neuville St-Vaast rouge
et La Targette bleue et Cabaret-Rouge
rouge et Ablain Saint-Nazaire bleu et
rouge bleu vert et noir tout partout.
Lucien Suel
Ce poème a été publié dans le n° 100 (avril-mai 2009) de L'Echo du Pas-de-Calais. Une trentaine d'écrivains du Pas-de-Calais y ont participé en donnant leur vision de ce département .

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lundi 18 mai 2009

SUEL L'EXPO

Photo Laurent Guenat, Représentant à Genève pour la Station Underground d'Emerveillement Littéraire.

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jeudi 14 mai 2009

Marcel Dujardin


Fashion Gardener

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jeudi 7 mai 2009

Un bouquet pour Jack Kerouac



Comme je mettais la dernière main à la traduction de "Book of Sketches", "Livre des esquisses" (1952-1957) de Jack Kerouac, à paraître en novembre 2009 aux Editions de La Table Ronde, Jean-Pierre Bobillot se trouvant à Lowell, accomplit à ma demande le poème-action certifié ci-dessus.


"Des fleurs pour Jack"
Je, soussigné, certifie avoir vu Jean-Pierre Bobillot jetant un bouquet de fleurs sauvages (ayant coûté 12 $) dans le fleuve Merrimack (près des chutes de Pawtucket), à Lowell, Massachusetts, Etats-Unis d'Amérique, en déclarant "De la part de Lulu pour Jack !", le Dimanche de Pâques, 12 avril 2009, aux alentours de 13h. Les fleurs emportées par le courant flottèrent à perte de vue, me permettant de penser qu'elles iraient vraisemblablement jusqu'à la mer.
A compter de ce jour, ceci restera comme la première de l'action "Des fleurs pour Jack".
Signé : Earl McAlan Greene, Jr.

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mercredi 6 mai 2009

Patti Speed

Ecouter "La formule Ch'timique", version rapide de "Patismit", mon poème sur Patti Smith par Danièle Momont sur son blog "Jamais je n'aurais dit ça".

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lundi 4 mai 2009

Mort d'un ami

Michel Champendal ne répondra plus au courrier, n'enverra plus de lettres enthousiastes ou de délirantes cartes postales inventées. L'ami poète éditeur libraire mailartist bibliothécaire vient de mourir près du village de son enfance.

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dimanche 3 mai 2009

Un poème d'Endre Kukorelly



ECUME

CCCP énorme zone futuriste
boîte de conserve
d'une part archaïque, de l'autre elle a détruit, dégradé la
communauté
la ruine conserve, quiconque vit ici prend sur lui et supporte
le poids de toute cette impuissance,
se maintient tant bien que mal dans l'intemporel
silence, ruine, à la gogol, parmi des gueules animales,
les traces des civilisations
cette catastrophe est la réalité, le théâtre clément
de la nature et des victimes
à l'école, le mur était couvert des photos des héros
pionniers, nous les honorions ces enfants comme des saints,
parce qu'ils avaient
été capables de tuer père et mère si ces derniers ne
croyaient pas en la révolution
tout ça était affreusement prolo, dans toute son horreur
et toute sa profondeur
lors d'une excursion scolaire à Brest j'ai regardé le
monument de ces petits prolos, c'était
l'hiver, ça caillait dur, foulards rouges noués à la grille dans
une grotte sombre, unheimlich
tous ces petits cœurs qui battent, couleur rouge dans l'hiver
glacé, entre les barres de fer
j'étais déjà à l'époque une petite esthète
à Moscou nous avons vu Lénine mort, à Kiev les momies
des prêtres, nécrophilie pure, ça me rappelle que c'est le
sujet de base des films de Sokourov, et que dans Graisse
bleue de
Sorokine, Staline et Khrouchtchev baisent
c'aurait été bien de garder toutes ces expressions écrites, on faisait du Sahara un paradis, Lénine aimait les pirogues, patiner, le méchant occident nous menace, veut-nous-en-voyer-la- bombe-atomique, l'oiseau bleu du communisme
vole
j'ai fait des camps de pionniers, à Vladivostok, Odessa, en
Crimée, et ça me rappelle un tas d'histoires, mais je suis
fatiguée et tu en as sûrement marre
tu n'en n'as pas marre ?
il faut absolument que tu voies le film de German,
Khroustaliov, ma voiture !
je ne sais pas si c'était bien ou mal de faire partie de la CCCP,
moi concrètement je m'en foutais
l'anarchie c'était bien, le chaos, la vie plus intense,
vrai hiver, tripes
en quatre-vingt onze et quatre-vingt douze le chaos était tel que j'ai cru que c'était la fin
j'étais étudiante, rien à bouffer, tout le monde saoul, pas
d'électricité, de la fenêtre de notre chambre je voyais une
colline sombre, les ordures fumaient sans cesse
dans la cuisine le gaz brûlait fort, mais personne ne cuisinait
ça me rappelle qu'à Belgorod dans un camp des enfants
russes avaient brûlé leurs foulards de pionniers en
quatre-vingt cinq
le camp était au beau milieu d'une forêt, nous n'avons pas
osé y aller parce qu'un vieil exhibitionniste habitait là-bas
nous avons marché jusqu'au village, il n'y avait rien, les gens
étaient assis devant leurs portes toute la journée, ils
crachaient des écorces de graines de tournesol, ils étaient
terriblement gentils, mais nous nous tenions sur nos
gardes, nous, ceux de Subcarpathie
il y avait dans tout ça quelque chose dont l'importance nous
prenait aux tripes, parce que tout était merdique et
pourtant nous avons tellement pleuré lorsque nous sommes
rentrés chez nous, pur mystère
à la cité universitaire la vie commençait la nuit, tout le
monde avait l'air d'une marionnette, absorbé dans son
monde, un type, je me souviens, a passé des heures sous le
néon du couloir à jeter dessus des petits cailloux jusqu'à ce
que le verre blanc tombe en miettes
les portes et les fenêtres étaient défoncées sans cesse, mais
rien ne disparaissait
après, ça s'est arrêté
d'autres, plus âgés que moi, pourraient écrire toute une
épopée avec les histoires les plus dures, moi je n'étais pas au
cœur de l'action, et puis je ne suis pas bonne observatrice
maintenant je suis à Beregovo, la secrétaire fait des bruits de
bouche à côté de moi
quand j'avais six ans à l'école, en cours de dessin, j'ai créé un
être à plusieurs têtes, reptile ou dragon, je l'ai montré à la
maîtresse, je lui ai dit que c'était dieu
la dame est devenue très tendue, elle n'en revenait pas, où
est-ce que j'avais entendu ce mot-là, elle m'a beaucoup
grondé
moi non plus je ne comprends pas, à la maison la menace
c'était maître renard au maximum
à part ça on fêtait noël et tout, mais il ne fallait pas le dire à
l'école, sur Dieu rien de plus
à une certaine époque c'était impossible de trouver du pain,
dans les années quatre-vingt, vers midi je faisais déjà la
queue, on jouait là tout l'après-midi jusqu'à quatre heures,
j'étais enfant
souvent le gros camion vert foncé du pain n'arrivait que tard
le soir, alors la queue se défaisait, tout le monde se
précipitait et commençaient les gueulades,
la bousculade, comme on appelait ça
si tu n'étais pas assez habile, et que par exemple tu
t'évanouissais, serrée par les grands corps
chauds des adultes, ou qu'on t'avait poussée hors de la
queue,
tu ne pouvais pas t'y refaufiler
je pouvais à peine m'y refaufiler
ou alors quelqu'un m'écrabouillait tellement que je courais à
la maison en hurlant, mais c'était rare, je supportais
toujours
ou j'étais tout prêt du but, mais il y avait une barrière en fer,
j'étais coincée contre le fer, je me mettais à vomir
la nuit tombait quand j'arrivais à la maison, le pain était une
vomissure en charpie, on ne pouvait pas faire sa douillette
à l'entrée de l'internat d'Ungvàr aussi il y avait une barrière
en fer, un tourniquet en fer, il fallait passer par là pour
entrer, bref cette barre en fer, la femme portier, une grosse
rousse aux dents en or, malade mentale, ancienne matonne
et son amie moustachue, lesbienne, des alcooliques
sadiques, la tiraient souvent en arrière pour s'amuser, en
plein dans mon ventre, et elles rigolaient, elles aimaient ça
elles aimaient la désintégration, c'était leur ivresse
les professeurs d'université étaient des gorilles stupides,
alcooliques, psychopathes, tout le monde puait, ils portaient
des lunettes fumées, faisaient briller leurs dents en or, tout
en psalmodiant leurs cours à la russe
Gomerrrrr, dit un professeur qu'on aurait pu prendre pour
une femme, c'est-à-dire Homère
elle tient la note, psalmodie
pendant ce temps-là je lisais ou j'écrivais dans mon cahier,
animal, pisse merde, prout
animal animal
et il y avait la collecte de fer, nous accumulions une énorme quantité de fer dans la cour de l'école, nous accumulions toutes sortes de choses pour que l'équipe soit la première
nous ramassions la ferraille toute la journée, nous poussions notre brouette
les équipements sportifs aussi étaient en fer, une des barres avait été mise tout en haut, j'y suis restée suspendue jusqu'à en
tomber
de drôlement haut, je me suis fait très mal au dos j'étais toute seule dans la cour de l'école, j'ai eu peur de le dire à la maison, parce qu'il fallait toujours être fort, on n'avait pas le droit de pleurnicher
parce que la CCCP c'est un endroit dur, pas de pleurnicherie il faut marcher à pied, supporter le climat, les tenues de sport débiles, soulever de la ferraille, boire, manger de la merde, regarder les gueules animales dans les bureaux la gare est loin, disons que je pars à l'aube, c'est l'hiver, je n'ai pas encore froid, la neige recouvre tout, mes pas réson­nent, parce que la terre est marécageuse et que je suis com­plètement seule
la gare est gigantesque, bâtiment plein de courants d'air,
inhumain, complètement abandonné
désertotal
rien
Tchapaiëv et le Rien
je m'appuie contre le grand poêle en faïence vert, dehors des
corneilles, le train est bondé, je suis debout entre les deux
wagons,
serrée avec les autres
pas de fenêtre, juste une porte en fer
une fois quelqu'un l'a refermée sur la tête d'une fille, moi je
me suis évanouie
bon, il y a déjà trop de monde ici, je ne peux pas écrire
comme ça
concrètement moi, même si je croyais que ça irait quand même comme ça,
je me suis révoltée, mais seulement de par ma nature
je disais toujours dans ma tête pisse, caca, vomi, prout et je gribouillais les
photos des héros dans les livres
pourtant nous habitions une maison merveilleuse, meubles en noyer, piano
à queue, tapis persans, tableaux assez bons, livres supers, nous n'avions
aucun de ces trucs soviétiques
ma mère était une fille de bonne famille et cependant le communisme leur
paraissait naturel, la seule réalité possible, je ne comprends pas
ils étaient sûrement stupides
aujourd'hui je m'achète un chapeau à bord fourré, et des boucles d'oreilles blanches brillantes qui vont avec
Endre Kukorelly

Extrait de « JE FLÂNERAI UN PEU MOINS », Action Poétique Editions. Collection Biennnale Internationale des Poètes en Val-de-Marne
Traduit du hongrois par Anna Balint & Sophie Aude.
Lire
l’article de Bruno Fern sur le site de Poézibao.
Merci à Henri Deluy pour avoir autorisé cette publication dans Silo.

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