vendredi 30 juin 2006

Silo (29) Dan Simmons

Pour y arriver, il fallait traverser la rivière Buffalo sur un pont métallique à voie unique entre deux silos à grain à l’abandon.
Lorsqu’on débouchait sur ce que les gens du coin appelaient «al’îlet », bien que ce n’en soit pas un à proprement parler, il y avait dans l’air une odeur de Cheerios brûlés parce que la seule entreprise qui fonctionnait encore au milieu des entrepôts et des silos abandonnés était une fabrique de General Mills située entre la rivière et le lac Erié. p. 32

Deux des fenêtres de la salle donnaient sur Ohio Street et Chicago Street ainsi que sur les silos à grain abandonnés et les usines qui se trouvaient à l’ouest. p. 33

Rien que des herbes hautes dans les terrains vagues qui le séparaient des silos et des usines au sud-ouest. p. 35

Le printemps venu, quand toute la rue avait été promise à la démolition, Kurtz avait envisagé de déménager dans l’une des salles du Harbor Inn ou dans l’un des silos désaffectés du voisinage, mais Arlene avait trouvé assez d’argent pour s’installer dans Chippewa Street, et l’affaire avait été conclue. p. 43

Aussi, tandis que la lumière déclinait sous la pluie, que les lampadaires s'allumaient et que la circulation du dimanche soir se faisait de plus en plus rare, le Dodger roula vers le sud, passa sous l'autoroute, traversa le pont étroit qui conduisait dans l'île, là où se dressaient les vieux silos désaffectés et où l'air était imprégné d'une odeur de Cheerios brûlés, et roula de nouveau vers le sud, jusqu'au carrefour triangulaire où Ohio Street et Chicago Street prenaient fin, là où se trouvait le Harbor Inn abandonné qui servait de repaire au privé. p. 249

Dan Simmons, Une balle dans la tête, Editions du Rocher, avril 2005

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mercredi 28 juin 2006

Poèmes marcottés (ou bouturés)

Le poème marcotté se crée à partir d'un fragment d'un poème existant.
Ainsi, dans ce quatrain de la Comtesse Anna de Noailles, extrait du poème "Le bel été" :

Tout luit, tout bleuit, tout bruit,
Le jour est brûlant comme un fruit,
Que le soleil fendille et cuit.
Chaque petite feuille est chaude

...

J'opère une coupe dans le milieu et prèlève le fragment :

UIT, TOUT B
R EST BRÛLA
E SOLEIL FEN
E PETITE FE

Il ne reste plus qu'à écrire de nouveaux quatrains poussant à partir de ces bribes
En voici trois qui ont paru dans mon recueil "Poèmes marcottés des quatre saisons"

Dans la fureur et le bruit, tout blessé gravement s’achève.
La peau de la peur est brûlante et blème.
Ça crève sous le soleil fendu qui glace les reins.
L’âme est une petite fenêtre noire qui se referme.


On détruit, tout baigne !
L’avenir est brûlaison !
La température s’élève, le soleil fend le globe.
On sent monter une petite fermentation de crainte et tremblement.


Dans la nuit, tout baiser
Tout baiser est brûlant
Comme soleil fente
Ouverte petite ferme les yeux

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lundi 26 juin 2006

Terrils (3)

Cette photo et le dactylogramme qui suit
pour rappeler que notre exposition
"Terrils : ombre et clarté"
à Bruay-La-Buissière se termine le 2 juillet.

le
terril
bruisse ça
court ça saute
ça rampe ça siffle
lapin crapaud calamite
pinson des arbres pouillot
véloce mouette rieuse martinet
noir
le terril bruisse ça plane ça
vole ça tape
pic vert merle à plastron
hirondelle de rivage guêpe bondrée apivore
le terril bruisse ça crie ça chante lézard des
murailles mésange héron libellule mouche moustique
le terril bruisse ça court ça saute ça rampe ça siffle
pic épeiche machaon criquet à ailes bleues traquet motteux
tourterelle
le terril bruisse ça plane ça vole ça tape ça crie
ça vit ça chante ça vole ça roucoule ça vit ça plane ça vit sa vie
Lucien Suel

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mercredi 21 juin 2006

Une citation de C. Bukowski à propos des poètes


Je me tiens désormais à l'écart des écrivains - ou de ceux qui disent l'être. Mais entre 1970 et 1975, c'est-à-dire à compter du jour où j'ai décidé de ne me consacrer qu'à mes livres au risque d'y laisser ma peau, je les ai fréquentés - des poètes pour la plupart. POÈTES ! À leur contact, j'ai fait une curieuse découverte : aucun d'entre eux n'avait de public. Sortaient-ils des plaquettes qu'ils n'en vendaient pas une seule. Donnaient-ils des lectures que la salle était pratiquement vide, si l'on exceptait, les trois, six, voire neuf POÈTES de leur connaissance. N'empêche que tous logeaient dans de confortables appartements et avaient du temps libre à revendre, assez en tout cas pour squatter mon canapé et boire ma bière. Et tous, sans tarder, me firent la réputation d'être le dernier des barbares, d'organiser des fêtes scandaleusement abjectes au cours desquelles des femelles en rut se donnaient en spectacle et cassaient tout, j'étais celui qui finissait par virer ses invités par la peau du cul, celui à cause de qui la police jouait de la sirène et du bâton, celui qui, etc. Il n'y avait pas que du faux dans ces racontars. Sauf que je devais fournir à mon éditeur, ou à des rédacteurs en chef, de quoi régler le terme et remplir le frigo, et que je n'y parvenais qu'en chiant de la prose. Alors que ces... poètes... n'écrivaient que des vers... de mirliton vaniteux... et qu'ils ne faisaient que ça, toujours fringués comme des princes, l'air prospère, et jamais en retard dès qu'il s'agissait de se vautrer chez moi en dissertant à perte de vue sur leur poésie - et leur ego. Plus d'une fois, je leur ai demandé : « Les mecs, dites-moi comment vous vous débrouillez pour survivre ? » Ils ne bronchaient pas et continuaient de me sourire, de siroter ma bière et d'attendre que se pointent mes copines les tocbombes, espérant qu'ils auraient alors leur ration - de sexe, de vénération, d'aventure ou d'enfer.
Avec le temps, il m'apparut d'une manière de plus en plus claire que je devais me débarrasser de ces crapauds baveux. Je n'eus de cesse dès lors que de percer le secret de chacun d'entre eux. Le plus souvent, bien cachée dans l'arrière-fond se tenait la MÈRE. C'est elle qui prenait soin du fils génial, qui lui offrait son manger, son coucher, et ses vêtements.
Je me souviens de l'une des rares fois où je me suis retrouvé contraint d'accepter l'hospitalité de l'un de ces POÈTES. C'était une piaule d'un ennui mortel, avec jamais rien à boire. Ce jour-là, il était en train de me répéter combien lui paraissait injuste le fait de ne pas être plus largement reconnu. À l'entendre, les éditeurs, sinon le monde entier, conspiraient contre lui. Il pointa alors son doigt sur moi : « Toi aussi, tu as conseillé à Martin de ne pas me publier. » Faux, objectai-je. Sur ce, il passa à tout autre chose, sans cesser de râler et de se lamenter. Le téléphone tout à coup sonna. Il décrocha et se mit à s'exprimer d'une voie posée et lénifiante. Puis, sitôt la conversation terminée, il se tourna vers moi :
« C'était ma mère. Elle ne va pas tarder. Tu ferais mieux de vider les lieux.
— Si ça t'arrange ! Mais j'aurais aimé la rencontrer.
— Quelle idée ! C'est une horrible bonne femme. Non, vaut mieux te tirer. Maintenant. Allez ! »
Je suis entré dans l'ascenseur, les portes se sont refermées. Au rez-de-chaussée, je l'avais rayé de mes relations.
Charles Bukowski
Traduction Gérard Guégan
Extrait de "Le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau", Livre de Poche n°15100, 2001.
(Il s'agit du journal intime que C. B. a tenu entre 1991 et 1993 avant sa mort survenue en 1994.)

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lundi 19 juin 2006

Pour Janis Joplin & Michael McClure

Pour Janis Joplin & Michael McClure !

Seigneur ! Achète-moi une voiture électrique !
Seigneur ! Achète-moi une boîte de préservatifs !
Seigneur ! Achète-moi une centrale nucléaire !
Seigneur ! Achète-moi un politicien !
Seigneur ! Achète-moi un kilo de maïs transgénique !
Seigneur ! Achète-moi une mine anti-personnel !
Seigneur ! Achète-moi un peu de crack !
Seigneur ! Achète-moi un cd de Céline Dion !
Seigneur ! Achète-moi une biographie de Monica Lewinski !
Seigneur ! Achète-moi un portrait de Lady Di !
Seigneur ! Achète-moi un gros pentium !
Seigneur ! Achète-moi une averse de pluie acide !
Seigneur ! Achète-moi une station off-shore !
Seigneur ! Achète-moi un roman de James Ellroy !
Seigneur ! Achète-moi un clone de mouton !
Seigneur ! Achète-moi un souvenir de l'an 2000 !
Seigneur ! Achète-moi un lecteur de DVD !
Seigneur ! Achète-moi une greffe du visage !
Seigneur ! Achète-moi un trou d'ozone !
Seigneur ! Achète-moi un week-end à Bagdad !
Seigneur ! Achète-moi un nuage de dioxine !
Seigneur ! Achète-moi une tranche de vache folle !
Seigneur ! Achète-moi un paquet de sicav !

Seigneur ! Je compte sur toi !
Lucien Suel

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samedi 17 juin 2006

Un récit de Rod Summers

Elle tisse
Pendant tout l’été 2005, une magnifique araignée a vécu dans notre cuisine. Elle avait tissé sa toile dans l’encadrement de la fenêtre au-dessus de la porte. C’était une Araneus diadematus.
Je ne suis pas sujet à l’arachnophobie ; tout être qui dévore les moustiques, les mouches et autres bestioles nuisibles fait partie de mes amis.
Aux approches de ce rude hiver, l’araignée déménagea de la fenêtre pour s’installer au plafond au-dessus de la porte qui sépare la cuisine du salon ; elle semblait en état d’hibernation.
Un soir de janvier, Liesbet et moi étions assis à regarder la télévision lorsque l’araignée dégringola subitement sur ma main, celle qui tenait ma pipe de hash. Surpris par cette rencontre inopinée, je réagis en la précipitant sur le parquet. Je fus instantanément submergé par un vif sentiment de culpabilité ; je ramassai l’araignée avec un morceau de papier et la posai délicatement sur la table basse près de moi. Elle avait l’air pitoyable et, va savoir pourquoi, je me dis qu’elle devait être déshydratée. Je plongeai mon doigt dans le reste refroidi au fond de mon mug et fis tomber une goutte de thé sur la table juste en face de l’araignée. Elle se déplaça et commença à boire. Très rapidement, la goutte fut absorbée et je recommençai. Elle se dirigea vers la nouvelle goutte pour la boire également.
A ce moment-là, je la photographiai. La photo n’est pas très bonne parce que mon petit appareil numérique n’a pas de position macro.

Pensant que du thé sucré n’était peut-être pas la meilleure boisson pour une araignée, je lui versai quelques petites flaques d’eau pure et quand je montai me coucher, elle était en train de se désaltérer.
A ce point de l’histoire, il est nécessaire de préciser qu’avec mon épouse, nous habitons dans une partie des Pays-Bas où la religion catholique romaine est encore prépondérante, ou, pour le dire autrement, ici dans le Limbourg, les cloches de la cathédrale résonnent plus fort que l’appel du muezzin.
En néerlandais, on appelle cette araignée Kruisspin (araignée à la croix) parce qu’elle a une croix blanche sur le dos.
Dans le Limbourg, la tradition veut qu’on accroche un crucifix au-dessus de chaque porte. Pour ma part, je m’incline devant un autre Dieu et au-dessus de la porte de mon salon, il y a une horloge faite à partir d’une vieille disquette d’ordinateur. C’est l’une des sept horloges technologiques de l’appartement. Malgré le sentiment convaincu de sa toute puissance, l’humanité n’a pas encore réussi à maîtriser l’écoulement du temps.
Lorsque je suis descendu le matin suivant, l’araignée se portait beaucoup mieux. Elle s’était installée au-dessus de la porte qui mène au couloir, ayant tissé une toile entre le plafond et l’horloge. On voyait bien qu’elle avait utilisé la petite aiguille comme point d’ancrage. Cela avait eu pour effet d’arrêter l’horloge à 1:33:47 (1+3+3+4+7=18 1+8=9)
Je change la pile de l’horloge une fois par an au mois de janvier. Je pensai que l’horloge s’était arrêtée parce que la pile était usée et que ce n’était pas dû à l’araignée.

De toutes les horloges de l’appartement, celle-ci est mon horloge de référence, aussi, quelques jours plus tard, je me résolus à changer la pile.
L’araignée ne réagit pas lorsque je décrochai l’horloge pour y placer la nouvelle pile. Cependant, une semaine après, je notai qu’elle s’était de nouveau activée et cette fois, sans doute possible, l’horloge s’était arrêtée à 06:19:11 (6+1+9+1+1=18 1+8=9).


Je n’arrive pas à comprendre ce que cette araignée essaie de me dire ou ce que tout ça signifie, mais le fait est que 9 est mon chiffre porte-bonheur ; aussi, j’ai décidé de ne rien faire, de laisser la situation en l’état, jusqu’à ce que l’araignée déménage.
Je vais continuer à lui déposer quelques gouttes de thé sur la table basse tous les soirs avant d’aller me coucher et je regarderai l’heure sur une autre horloge.
Le crucifix au-dessus de ma porte est cloué sur le dos d’une magnifique araignée.

Rod Summers
Maastricht, 3 février 2006
Traduit de l’anglais par Lucien Suel

J'ai rencontré Rod Summers en 2001 à Maastricht à l'occasion du Polypoetry Festival qu'il avait organisé. On peut écouter Rod Summers sur UBUWEB.

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vendredi 16 juin 2006

Silo (28) John Sandford

J’aurais besoin d’un camion-silo. p. 196
John Sandford, Une proie certaine, Pocket n° 11839, juin 2004.

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mercredi 14 juin 2006

Un poème en vers arithmogrammatiques

agrandi
c'est lui
il grandit
je rétrécis
j'ai rétréci
je suis petit
..........................
il me regarde il est troué
il va vomir à la gueule du
monde il va me cracher sur
le crâne c'est un guerrier
vertical un vrai chevalier
en plastique soldat du gaz
gros moine un peu crasseux
confrérie du fréon son cou
se tord il attend le doigt
..........................
c'est la guerre des mondes
..........................
son flanc rond contient la
mousse la vapeur le parfum
son flanc est gonflé tendu
il attend en supportant la
pression interne témoin de
l'intimité il est troué il
me regarde il siffle c'est
un dragon synthétique avec
un visage télescopique mon
pouce pousse la mousse mon
pouce le soulage il siffle
..........................
il souffle il se répand il
ne retournera pas dans son
emballage de naissance son
temps est compté il finira
scorie pour l'incinérateur
..........................
il me regarde il est troué
L. Suel
Ce poème est extrait du recueil "Un trou dans le monde" qui vient de paraître aux éditions Pierre Mainard.

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lundi 12 juin 2006

L'enfant de Fressin

Ci-dessous, un court extrait, la dernière partie, de ma contribution à l'ouvrage collectif "Balade en Pas-de-Calais, sur les pas des écrivains" qui vient de paraître aux éditions Alexandrines.
...
Le pays est désert en hiver. On peut marcher sur des kilomètres sans rencontrer âme qui vive.
Les quadrilatères des pâtures sont délimités par des haies d’aubépine parasitées de ronces et d’églantiers. On aperçoit Mouchette qui se glisse entre deux fils de fer barbelé. On entend le bruit sec de l’accroc à sa jupe rouge. Mouchette escalade le talus glissant. Sa petite main ridée serre une poignée d’herbes sèches. L'eau grise ruisselle du ciel. La terre est gorgée d’eau, un cloaque bourbeux. La fumée des cheminées monte lentement dans l’air froid.
C’est la période de chasse, le jeune Bernanos arpente les bois et les labours, traverse les fourrés et les futaies. Son chien s’ébroue devant lui. « Chemins du pays d’Artois, à l’extrême automne, fauves et odorants comme des bêtes, sentiers pourrissants sous la pluie de novembre, grandes chevauchées des nuages, rumeurs du ciel, eaux mortes ! » Le ciel se reflète dans les flaques d’eau. Deux lapins détalent dans la brume, zigzags rapides dans les champs dénudés. Une croix de fer se dresse à la croisée des chemins.
Dans la clairière, un étang à moitié recouvert de lentilles. Dans la boue, sur le bord, les traces d’un sanglier et aussi les petites bottines de Mouchette. Des bulles sales remontent et viennent éclater à la surface de la mare, sous les branches fatiguées des saules marsault. Dans l'eau du fossé, une page arrachée à un cahier d’écolier se délite lentement. L’encre violette se diffuse, comme du sang dans un bassin d’émail blanc. Rentrant de la chasse, l’adolescent décrotte ses bottes devant la grille. Autour de l’église, les morts veillent au centre du village.
Benoît Joseph Labre piétine devant la porte du monastère à Neuville-sous-Montreuil. Plus tard, Paul Verlaine et Germain Nouveau, d’Arras par la chaussée Brunehaut, viendront lui rendre visite à Amettes. Sur la tapisserie du ciel, Georges Bernanos les regarde.
Lucien Suel (décembre 2005)

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vendredi 9 juin 2006

Deux blogs et un site

Les deux blogs lient photographie et poésie : une photo en noir et blanc accompagnée d'un poème en vers arithmonymes (4 lignes de 12 mots).

A NOIR E BLANC (photos de Josiane Suel).
Dans celui-ci, une contrainte supplémentaire impose que le premier mot d'un "post" soit le dernier du "post" suivant (pure coïncidence, le "post" d'aujourd'hui parle du "Last Post" à Ypres)

PHOTOROMANS (photos de Patrick Devresse)
"Des épisodes à énigmes renouvelées et jamais élucidées...
Un guide pour curieux avec itinéraire erratique ? un inventaire de situations à vivre seul ou en couple... un recueil d'histoires à se raconter les jours de blues et à remettre en ordre logique ?"
(Mireille Désidéri)

Un site en hommage à Philippe Billé à l'occasion de son cinquantième anniversaire.
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mercredi 7 juin 2006

William Burroughs : Le plagiat (1977)

Ce texte de William Burroughs figure dans le volume de la Collection du Starscrewer intitulé "Le temps des assassins". C'est le titre qu'avait choisi Burroughs pour une chronique qu'il tenait mensuellement dans le magazine Crawdaddy. Nous avons traduit deux de ces chroniques, celle-ci, sur le thème du plagiat, et une autre, sur le thème du pouvoir.

Dans le dernier numéro* , j'avais écrit longuement à propos de la découverte faite par Konstantin Raudive : voix inexplicables apparaissant sur des bandes magnétiques vierges enregistrées dans le plus complet silence. Ces commentaires étaient issus de conférences réalisées au cours d'un séminaire sur l'écriture au Naropa Institute, et plusieurs étudiants se demandaient ce que ce phénomène des voix émises par des sources inconnues avait à voir avec l'écriture et la poésie. Je réponds : Tout. Les écrivains travaillent avec les mots et les voix de la même façon que les peintres travaillent avec les couleurs ; et d'où viennent ces mots et ces voix ? De plusieurs sources : conversations entendues et réentendues, films et émissions de radio, journaux, périodiques et aussi, oui, les autres écrivains ; une phrase me vient à l'esprit, une phrase d'une vieille histoire western lue il y a des années dans une revue à deux sous, peux pas me rappeler où et quand : « Il l'observait, essayant de lire dans son esprit - mais son regard demeurait froid, inexpressif, indéchiffrable.» En voilà une que j'ai plagiée.
La séquence du Greffier Municipal dans Le Festin Nu** a son origine dans une rencontre avec le greffier de Cold Springs, Texas. En fait, c'était une élaboration de son monologue que je trouvais tout bonnement rasoir à l'époque vu que je ne savais pas encore que j'étais un écrivain. De toutes façons, il n'y aurait jamais eu de Greffier Municipal si j'étais resté assis sur le cul en attendant après « mes propres mots ». Vous avez tous rencontré l'agent de publicité qui veut se sortir de la foire d'empoigne, qui s'enferme dans une cabane et écrit le Grand Roman Américain. Je lui dis toujours : « Ne débranche pas ton fournisseur d'énergie, B. J. - tu pourrais en avoir besoin. »
De même, très souvent il m'arrivait d'être bloqué, ne voyant pas comment j'allais poursuivre la ligne de mon récit ; puis quelqu'un arrivait, me parlait des poissons mange-fruits du Brésil. Et j'en tirais un chapitre entier. Ou bien encore, j'achète un livre pour lire dans l'avion, et voilà la réponse ; et il y a aussi ces mots très agréables, « douces voix inhumaines» . J'avais rêvé de telles voix avant de lire Le Grand Saut de Leigh Brackett où j'ai trouvé cette expression.
Prenez la moustache surréaliste de Mona Lisa. Rien qu'une plaisanterie stupide ? Pensez à quoi peut mener cette plaisanterie. Durant ces cinq dernières années, j'ai travaillé avec Malcolm Mc Neill à un livre intitulé Ah Pook Est Ici ***, et nous avons utilisé la même idée : Jerôme Bosch à l'arrière-plan pour les paysages, avec des personnages issus des manuscrits Mayas, le tout transplanté dans une contre-partie moderne. Ce visage dans les Codex Mayas de Dresde deviendra celui d'une serveuse de bar dans cette scène et par-dessus nous nous servons du Dieu Vautour. Bosch, Michel-Ange, Renoir, Monet, Picasso - pillez tout ce que vous voyez. Vous désirez une certaine lumière pour votre paysage ? prenez-la chez Monet.
Le même procédé peut s'appliquer à l'écriture. Joseph Conrad a réussi quelques superbes descriptions de jungles, d'eaux, de climats : pourquoi ne pas utiliser ces matériaux comme fond pour un roman dont l'action se situe sous les Tropiques ? Scénario de Untel et Untel, descriptions et arrière-plans de base par Conrad. Bien entendu, vous pouvez aussi kidnapper les personnages d'un autre et les situer dans une action différente. Servez-vous de toute la gamme des tableaux, des livres, des films, des compositions musicales. Prenez le soliloque de Molly Bloom et donnez-le à votre héroïne. De toute manière, cela arrive tous les jours ; combien de fois nous a-t-on resservi la rengaine de Roméo et Juliette, et Camille a encaissé 40 millions pour son rôle dans Les Jeunes Amants. Aussi, allez-y franchement et plagiez en toute liberté.
C'est dans Le Festin Nu que j'ai appliqué ce principe pour la première fois. L'interview de Carl Paterson par le Docteur Benway est copié sur la conversation de Razumov et du Conseiller Mikulin dans le roman de Conrad Sous les yeux d'Occident. Pour être plus précis, il n'y a pas de ressemblance entre Benway et Mikulin ; la ressemblance est dans la forme de l'entrevue - la manie qu'a Mikulin de ne pas finir ses phrases, sa façon de tourner autour du pot et la conclusion de la rencontre - tout cela est sciemment défini et utilisé. Mais à l'époque je n'entrevoyais pas encore tout ce qu'impliquait un tel procédé.
Brion Gysin est allé plus loin dans une scène non publiée de son roman Désert Dévorant ****. Il avait pris textuellement une partie d'un dialogue dans un roman de science-fiction et l'avait utilisée dans une scène similaire. (Comme convenu, le roman de science-fiction racontait l'histoire d'un savant fou qui avait inventé un trou noir dans lequel il disparaissait.) J'étais, je l'avoue un peu choqué par ce genre de plagiat manifeste où tout était copié mot pour mot. Je n'avais pas tout à fait abandonné le fétiche de l'originalité, bien que, naturellement le sublime concept du vol intégral soit contenu implicitement dans la méthode cut-up et les montages.
Voyez-vous, j'avais été tellement conditionné à l'idée que les mots appartenaient à quelqu'un - « ses propres mots » - que par voie de conséquence, le péché mortel du plagiat me répugnait profondément. La grande vertu était l'originalité. Je me souviens d'un garçon que l'on avait surpris alors qu'il écrivait un essai en le démarquant d'un article de magazine, et on parlait de ce cas horrible en baissant la voix. Pour la première fois, ma conscience était confrontée au sombre mot « plagiat» . Pourquoi, dans cette nouvelle de Jack London, un écrivain se tire-t-il une balle dans la tête, lorsqu'il découvre qu'il a sans le vouloir plagié le travail d'un autre ? Il n'avait pas le courage nécessaire pour être un écrivain. Heureusement, j'avais un caractère plus trempé ou tout au moins une plus grande faculté d'adaptation.
Brion me fit remarquer que je volais depuis des années : « D'où cela vient-il - "un regard froid, inexpressif, indéchiffrable" ? Et ça - "une autorité inflexible" ? Et ceci - "un type prétentieux, sans principes" ? » Il me regarda sévèrement. « Vous êtes un voleur honteux.***** »
Nous avons donc rédigé ce manifeste...
Les Voleurs *****
Quittez votre table de travail et entrez dans les musées, les bibliothèques, les monuments, les salles de concert, les librairies, les studios d'enregistrement et de cinéma du monde entier. Tout appartient au Voleur inspiré et sacré - tous les artistes de l'histoire, des peintres des cavernes à Picasso, tous les poètes et les écrivains, les musiciens et les architectes Lui offrent leurs marchandises, L'importunent comme des camelots. Ils Le supplient, enfermés qu'ils sont dans les cerveaux enquiquinés des écoliers, dans les prisons de la vénération béate, dans les musées morts et les archives poussiéreuses. Des sculptures tendent leurs bras de calcaire pour recevoir la transfusion vivante de la chair alors que leurs membres disjoints sont greffés sur M. Amérique. Mais le Voleur n'est pas pressé*****. Il doit s'assurer d'abord que la marchandise est de qualité et qu'elle convient bien à ses projets avant de lui accorder la bénédiction et l'honneur suprême de son vol.
Les mots, les couleurs, la lumière, les sons, la pierre, le bois, le bronze appartiennent à l'artiste vivant. Ils appartiennent à tous ceux qui peuvent les utiliser. Pillez le Louvre ! A bas l'originalité*****, à bas l'ego stérile et péremptoire qui emprisonne en même temps qu'il crée. En haut le vol***** - pur, cynique, intégral. Nous n'avons de comptes à rendre à personne.
Pillez tout ce que vous voyez.
Traduction Lucien Suel

* Crawdaddy, janvier 1977.
** Gallimard, 1964.
*** Ah Pook est là et autres contes, Christian Bourgois, 1979.
**** Flammarion, collection Connections, 1975.
***** En français dans le texte.

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