lundi 25 septembre 2006

Visual Poetry

Le texte ci-dessous a été publié en tant qu’après-propos dans l’Anthologie de la poésie visuelle en Amérique du Nord, composée et rééditée par mes soins en 1994.

POESIE VISUELLE
Le point de vue de Geof Huth
D'une certaine manière, c'est peut-être parce que les mots m'encombraient que j'en suis venu à la présentation visuelle de ces traces insignifiantes dans lesquelles nous croyons, & dont nous dépendons. Plutôt sceptique, je n'accepte aucune explication, mais ma mère me raconte des anecdotes (une seule anecdote) sur la façon dont, avant de savoir lire, j'étais fasciné par le mot imprimé : je passais des heures à examiner la texture du papier imprimé, la chaîne et la trame des mots écrits & palpables. Je n'en ai pas moi-même le souvenir ( j'ai en revanche celui de l'effet des livres d'images sur mon intellect, sur mes rêves) mais je conserve, au fond de ma poche mentale, l'amulette usée de ce souvenir rapporté : un petit enfant blond, agenouillé, la tête inclinée, les mains & le nez appuyés contre la surface rude & odorante du journal, cherchant à comprendre le sens de ce tissu. & je me rappelle avoir déclaré à mes parents, en Virginie, que le H (qui débute et termine mon patronyme) était la lettre-barrière HHHHHHHHHHH & je le pensais sincèrement. Tout d'un coup, je me rappelle qu'au Portugal une nonne (je n'ai pas d'autre souvenir d'elle - ni sa voix, ni ses traits, ni son nom) nous avait montré comment dessiner les chiffres en forme d'animaux : le 2 pouvait aisément figurer un cygne (transformation pour moi plus surprenante que le spectacle hebdomadaire de la transsubstantiation par l'hostie ou le vin). C'est peut-être simplement que je cherche sans arrêt l'ordre dans le chaos & que je suis réconforté par l'aspect visuel que les mots peuvent prendre, ou qu'ils s'imposent. Mes enfants sont pareils, à ce qu'il semble, en particulier mon fils, maintenant âgé de trois ans : à l'épicerie, il peut rester longuement devant une étagère pour vérifier que toutes les boîtes sont bien rangées à leur place, avec leur étiquette en grosses lettres bien tournée vers le vaste monde qui est le nôtre. Mais nous vivons aussi avec bonheur, ou du moins avec aisance, dans le désordre : des piles de livres & de papiers m'entourent, indifférents aux dossiers soignés, à la sage bibliothèque qu'ils intègreront si j'en finis jamais avec eux ; la chambre de mon fils est un capharnaüm rempli de jouets, de jeux inachevés. L'ironie, bien sûr, c'est que la recherche de l'ordre n'est pas ordre elle-même, mais qui s'attendrait à ce qu'elle le soit ? C'est peut-être simplement que ma curiosité n'est pas étroitement limitée. Comme j'ai changé d'adresse au moins une fois dans chaque année de ma vie, je ne m'attache pas à une chose en m'attendant à ce qu'elle ne change plus. La vie est mouvement ; la mort est immobilité. & donc je me disperse entre une grande quantité de pensées, & je m'infiltre dans le sol en divers points, découverts par hasard, mais intéressants par leurs dissemblances. L'aspect visuel d'un mot n'est qu'un centre d'intérêt parmi d'autres, mais c'est vraiment une obsession pour moi : & parfois, je pense au traiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin, à sa façon de traverser la plaine, de passer sur l'eau, de s'enfoncer dans la montagne, de tirer ses wagons derrière lui (comme autant de regrets), de laisser sur son passage une ombre qui se dissipe dans le doux ciel bleu, & d'être une continuation & une frontière & un serpent. Peut-être n'y a-t-il pas de raisons, mais seulement des faits ou des tendances : & je veille ou rêve ou griffonne sans autre besoin que de remplir le vide que constituerait l'inaction. C'est peut-être le peut-être qui explique tout, c'est peut-être le doute ou la possibilité qui me fait aller de l'avant, qui me conduit.
-G. Huth
2okhtobyrrh92

Le texte original intitulé Endwords, (ici traduit par Philippe Billé), concluait une brève anthologie de poèmes visuels colorés de l'auteur, intitulée Things Constantly Moving Against Electric Current. Ce texte a été publié pour la première fois en France dans Lettre documentaire n°198 LIII, Ph Billé éd., (Bordeaux, 7embre 1993).

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posted by Lucien Suel at 09:33

1 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Peut-être…non tout compte fais je lui préfère « certes »

11:41  

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