jeudi 29 décembre 2005

Bestiaire : Le chat de Guarbecque / The Cat From Guarbecque (3/10)


Le chat de Guarbecque
The cat from Guarbecque
La lune rousse de Guarbecque
luit sur les yeux du chat de Guarbecque, paire de catadioptres.
A rusty moon above Guarbecque
glints in the eyes of this cat.
Une lune,
deux yeux.
One moon,
two eyes.
Le chat de Guarbecque pense au cousin du Cheshire
de l'autre côté de l'eau. Channel.
He thinks of his Cheshire cousin
over the channel.
Il se glisse dans la nuit de l'église de Guarbecque,
sur la froide pierre noire.
Into the dark church he glides
over the cold, black stone.
Une trinité de fenêtres filtre les rayons lunaires.
A trinity of windows and moonbeams.
Une lune,
deux yeux,
trois fenêtres.
One moon,
two eyes,
three windows.
Le chat de Guarbecque ronronne
dans une fourrure d'étoiles,
griffant la paille sur les prie-Dieu.
The cat of Guarbecque purrs
in his coat of stars,
as he claws at the hassocks.
Oraison nocturne du matou.
This is the Tomcat’s Angelus,
Tom’s prayer.

Gravure sur bois de William Brown
Poème de Lucien Suel, traduit et adapté par W. Brown

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mercredi 28 décembre 2005

Bestiaire : Le kipper mystique / The Mystic Kipper (2/10)

Le kipper mystique
The Mystic Kipper
Hareng yin hareng yang.
Kipper yin et yang dans la fumée,
encens marin sous la voûte étoilée.
Herring yin Herring yang.
Together in the smokehouse,
a sea smell enters the starry vault.
Le kipper est comme une colombe retournée,
une chaussette du Saint-Esprit.
Le kipper danse sous le ciel enfumé, un tango argenté.
Une hostie double entre le ciel et la mer nourricière,
kipper narcisse d'amour.
Like the unwashed socks of the Holy Ghost.
The kipper dances beneath the perfumed sky,
a twinned Host, a mirror for Heaven and Mother Sea,
Self Admirer, Kipper Narcissus.
Gravure sur bois de William Brown
Poème de Lucien Suel

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mardi 27 décembre 2005

Bestiaire : Le castor / Beaver (1/10)


Le castor
Beaver

Camarade castor,
le couteau entre les dents,
tu vas t'approprier l'arbre de la Connaissance.
L'avant-garde castor dresse des barricades
dans le bois de la Réalité.
Avec les pattes, avec les dents,
et même avec la queue,
ouvrier castor,
tu construis un monde nouveau
pour un avenir radieux.
Comrade Beaver
(knife between your teeth)
you commandeer the Tree of Knowledge.
The Beaver Avant-Garde will man the barricades
in Ideology Woods.
With your claws, with your teeth,
with your very tail,
Beaver Worker,
you will build a Brave New World
with a shining future.
Travailleurs,
camarades castors de tous pays,
soyez unis comme des dents à l'intérieur de la bouche.
Soyez unis comme les poils de la queue.
Soyez unis ainsi que des griffes au bout des pattes.
Fellow Workers,
Beavers of the world unite.
Aligned as the teeth in your jaws.
Aligned as the fur in your pelts.
Aligned as the claws at the ends of your paws.
Frappe en cadence, ploc, ploc,
ta queue dans la boue,
plouc, plouc, ploc, ploc,
bâtis la maison,
camarade castor, en avant.
Castor, camarade, tu bâtis la maison.
Slap ! Slap ! Beat together as one,
tails in the mud together.
Slap ! Slap ! Slap ! Slap !
Beavers Comrades
Together, you build a Brave New Beaver World !
Gravure de William Brown
Poème de Lucien Suel
(traduction/adaptation : W. Brown)

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lundi 26 décembre 2005

Silo (19) William Burroughs

Elévateur du silo juste comme ça. p 74
William Burroughs, Mon éducation, un livre des rêves, Christian Bourgois éditeur, 1996.

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vendredi 23 décembre 2005

Signatures (un poème de John Beynon)

un poème de John Beynon


Il n’avait jamais été du genre
A bricoler dans la maison,
Satisfait de vivre avec
Des portes qui coincent, des robinets qui gouttent,
Des rayonnages prêts à s’écrouler,
Travail bâclé, sans goût...
Même la peinture, c’était mal fait,
Il claquait ça méchamment
A la va-vite,
M’envoyant promener avec brusquerie
Quand j’essayais de proposer mon aide.

« Ton père est un bon à rien »,
Répétait-elle sans arrêt,
« Il ne sera jamais sérieux.
Quoique tu fasses dans la vie
J’espère bien que tu ne tourneras pas comme lui !
Plus vite il fait son paquetage
Pour reprendre la mer
Et plus il est content ! C’est un incapable ! »
Et alors elle ajoutait en souriant :
« Je veux qu’en grandissant, tu deviennes adroit de tes mains,
Que tu saches faire des choses comme le papa de John Chalk. »

Pourtant, comme j’attendais
Ses retours tapageurs,
Souvent au beau milieu de la nuit,
Annoncés des mois à l’avance par une carte postale
Constellée de timbres brillants aux formes bizarres
Affranchie quelque part entre Lima et Zanzibar,
Avec toujours une variation subtile
Du même message sybillin :
« Arrive Liverpool
Mi-décembre. N’oubliez pas !
Pense à vous tous. WAL »

Une fois il avait promis un cerf-volant,
Une énorme tête de Dieu-Empereur
Avec une queue de dragon qui en s’envolant
Aurait déchiré l’éther.
Mais on ne vit rien venir
Ni Lord Chesterfield, ni Gosse
Avec un plein magasin d’aphorismes
Pour guider sa progéniture,
Ni déstructurateur du sexe,
Rien qu’un type soûl perdu à Yokohama
Et qui, au moment d’embarquer
Entendant le faible murmure de la fibre paternelle,
Vidait maladroitement la monnaie de ses poches,
Pour acheter en vitesse une bricole,
Et reprenait ensuite d’une démarche d’ivrogne
L’escalade de l’appontement ondulant...
C’est comme ça que je suis devenu
Le seul gamin du Pays de Galles
A recevoir en guise de cadeau de Noël
Un service à thé japonais,
Les tasses festonnées fragiles comme des feuilles d’automne,
Les soucoupes fines comme des hosties,

Et dont je découvris par accident,
Qu’en les retournant
Et en les tenant dans la lumière sous un certain angle,
Elles montraient à leur base en forme de pièce
La minuscule figurine monochrome
d’une geisha nue.
Du jour au lendemain je devins
Le gosse le plus populaire de la classe.
Ça la déroutait, le fait que
Tant de gamins de 10 ans aient pu acquérir d’un coup
Une soif inextinguible d’Earl Grey !

Après une quinzaine cloîtré à terre,
Dans une maison anormalement imprégnée
D’alcool et de fumée de tabac,
Il était plus que prêt à mettre les voiles,
Arpentant d’un air morose le jardin de derrière
En inspectant le ciel,
Tapotant sur le baromètre,
Ou observant avec ses jumelles de la Royal Navy
L’état exact de la marée
Calculé d’après les épontilles
De la jetée tribord...

Ou bien il improvisait sur le piano délabré
Un pot-pourri de ses airs préférés,
Mes mains chevauchant gaiement
Le dos des siennes, qui,
Enormes, chaudes et racornies
Massacraient en rythme
D’abord Gershwyn, puis Cole Porter,
Syncopaient avec désespoir Noël Coward
Et le pauvre Irving Berlin,
Et terminaient toujours avec Scott Joplin
Asséné jusqu’à ce que les marteaux souffrent.

Des jours avant qu’il s’en aille
Tous les outils avaient été jetés sur le côté
Abandonnés à la mousse et à la rouille,
Piégés dans un désordre de câbles :
Après son départ
Avec l’ultime claquement de la porte d’entrée,
L’adieu odorant de sa dernière cigarette
Tapissait encore un coin du vestibule,
Elle appelait le papa de John Chalk
Pour qu’il termine tout ce qu’il avait laissé inachevé

Et l’air crâne, la tête enturbannée, dans le style de la guerre,
Elle commençait à faire le ménage et les poussières
Jusqu’à ce que toutes les traces de sa permission à terre aient été effacées,
Les fenêtres à l’étage grandes ouvertes,
Les draps amidonnés claquant sur la corde,
Le couvercle du piano convalescent
Solidement fermé et solidement bouclé,
Ses livres cornés de mots croisés pas terminés
Ficelés ensemble pour la prochaine collecte des ordures,
Les parfums mélangés de son encaustique et du bois fraîchement scié
Se renforçaient chaque jour de plus en plus doux...

Dix ans après sa mort
Je m’abîmais encore les poignets
En exorcisant sa force furieuse
A travers des vis et des écrous foirés,
Mais après la rénovation
Toiture, parquets et fenêtres neufs,
Les murs fraîchement refaits,
Tout finalement en bon ordre
Rien ne restait de ses bricolages anarchiques,
Du moins je le pensais,
Jusqu’à ce week-end à la maison

Où elle me demanda de réparer
Une vitre branlante dans la remise
Fermée comme un confessionnal :
« C’est ton père qui y a touché en dernier ! »
Me prévint-elle, leur bataille de toute une vie maintenant réduite
A un hochement résigné de la tête.
J’extirpai du buffet
Ce que je trouvai de plus aiguisé
Et commençai à enlever en creusant
Le mastic craquelé et boursouflé
Quand, avec un brusque

Soubresaut de surprise je vis
A la base de la vitre
Les empreintes moulées de ses doigts nerveux
Là où des deux mains
Il l’avait en vitesse plaquée fermement
Impatient d’être ailleurs, en ce lointain matin :
Ni Tea For Two,
Ni Old Man River,
Ni Mad Dogs And Englishmen,
Ni Le Soleil Se Levant Comme Le Tonnerre
De La Chine A Travers La Baie

Alors que j’essayais de placer le bout de mes doigts
Dans ces coquilles dures, maladroites
Comme pour estimer le repli
Mon ordre et ma routine,
Une formidable pédanterie, une monotonie regrettable comparée
A ses périples désinvoltes à travers le globe.
« Mais, attends un peu ! », pensai-je
En les décapant vigoureusement,
Papier de verre et brosse de fer,
Balayage des débris,
Pose au couteau du mastic frais,

Avec le souci de l’amener jusqu’à une douceur crémeuse
Dont le papa de John Chalk
Aurait sûrement été fier,
« Attendez une minute !
Sa vie n’avait-elle pas été
Tout bonnement une vie de cartes postales ?
Une succession d’instantanés criards,
Son seul monument convenable
Cet énorme album qu’il confectionnait en rêve
Dans son radotage alcoolique
Des expériences fortuites, la surface des choses,

Du hasard, du rudimentaire, rien de cérébral... »
Je terminai, me redressai
Et me préparai à partir,
Puis j’hésitai comme si j’entendais
De très loin à travers la vitre
Son rire postillonnant passer par-dessus
Les carillons et la gaieté papillonnante
De milliers de bars sur les quais
De Valparaiso à Shanghai,
Peut-être pour saluer, peut-être pour mépriser
Son jeune con de fils, le plumitif

Qui l’avait finalement coincé,
Je ne saurais dire,
Ni m’en inquiéter et laissant les regrets
Revenant d’une façon ou d’une autre à une sorte d’amour
Je me penchai et les doigts écartés
En appuyant je massacrai ma propre musique,
Une grande vague sacramentelle se libéra soudain
De Cap en Cap,
Faisant se lever une aube fraîche expiatoire
Sur tous les endroits perdus et désespérés

De nos deux vies,
Ses mains chevauchant légèrement mes mains,
Faisant enfin voler
Le cerf-volant que nous n’avions jamais eu.

Traduit de l'anglais par Lucien Suel

Note : Ne pas confondre John Beynon avec John Beynon Harris (pseudonyme de l'auteur de science-fiction John Wyndham)

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jeudi 22 décembre 2005

Silo (18) Xavier Hanotte

A droite, une exploitation agricole dressait ses hangars sans grâce et ses silos à grains. p 375
Xavier Hanotte, De secrètes injustices, Belfond, 1997.

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mercredi 21 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 7/7

Une certaine température et un certain vent. Régulièrement, le bruit des gravillons sous les roues du vélo me rappelle que je peux déraper. J’imagine souvent l’onde de choc qui remonterait le long de la colonne vertébrale pour m’irradier définitivement le corps si une voiture me percutait par l’arrière.
Allant d’un endroit à un autre, à bicyclette, il y a seulement un doux bal cérébral, contrarié par quelques agressions, comme des coups de Klaxons, du gaz, une incompréhension totale entre deux satellites qui ne peuvent pas se croiser. Si la route est propice, pas trop grande surtout, les pesticides dans les champs et les popcorns dans l’estomac des fermiers peuvent disparaître. Le vent est ressuscité, l’air se laisse pénétrer.
Pédaler est un geste qui ne s’arrête pas. Si je suis nourri, il se nourrit lui même. Mes jambes tournent et je peux tourner la tête dans presque tous les sens. Je ne prends aucun risque. Je suis seulement menacé. Je n’y peux rien. J’essaie de rester calme. Cette histoire de vélo, c’est ma première étape, beaucoup plus modeste qu’un grand voyage à travers l’Amérique, mais je suis du coin et de l’époque. C’est de l’effort, une tentative d’endurance et parfois un début de détachement, des liens qui réunissent le mouvement de l’outil, les réflexes intellectuels et physiques du voyageur, sur son vélo, entouré, stimulé, pas nécessairement eu, et tout ce qu’il connaît, a vu, verra - qu’il l’espère ou qu’il s’y attende -. En tous les cas, ça le met à des années-lumières des collants bariolés, des gourdes en plastique, des maillots de bain pour cyclistes.
Dans de telles circonstances, Jack Kerouac, William Burroughs, Allen Ginsberg, mais aussi, par exemple, Gary Snyder, traversent quelques années de temps et quelques kilomètres d’espace pour venir exister dans l’esprit d’un jeune garçon qui veut lutter contre la perte de sens du déplacement. Ils ont acheté leur billet avant de mourir. Je les accepte sans grand problème, je les invite même.
Je peux penser à l’un ou à l’autre, ou à deux, ou trois, selon l’endroit, la ferme, le cimetière, le bruit d’un moteur ou la température.
En pensant à ces gens, en faisant un effort pour ne pas perdre de vue l’image de leur corps, de leur métabolisme, de la lenteur du temps, pour eux comme pour moi, je ressens parfois du plaisir, mais ils ne dissipent pas le malaise. Simplement des bouffées de force.
Quelquefois, c’est un souffle presque insensible, pas directement relié à eux mais qui se nourrit de leur passage au monde, et qui me fait penser aux soldats pris dans les guerres dans la plaine, autour de Laventie, de telle sorte que ce soit agréable.
Une autre fois, ce sera un souffle violent, nauséabond qui englue toutes les images et parfois mon propre corps, avec le scalpel du Docteur Benway comme gigantesque miroir réfléchissant la lumière au dessus de nos têtes.

On peut boire des bonnes bières dans une taverne belge, on peut s’inquiéter à plusieurs, on peut regarder ses amis très durement, on peut se coucher, se lever, manger, essayer de s’asseoir par terre, mais pas sur le bord de la route. Voir les virus en action tout en sachant qu’il leur manque tout ce qu’un vrai virus a de rassurant, parler d’eux, à plusieurs, entre personnes qui sont rares les unes aux autres, craindre ce déplacement de plus en plus rapide de tout ce qui entoure et fait, nécessairement, le monde, cracher, sourire, et malgré soi, froncer les sourcils.
Connaître ces trois écrivains aujourd’hui, c’est pour moi nécessairement un motif de satisfaction, la pierre de touche d’un possible début de calme. Et aussi le code d’accès à une banque d’échanges, joyeux, austères, amicaux. Comme avoir la possibilité d’aller chercher dans une cave fraîche une grande et belle-bonne bouteille de bière ou de s’offrir le plaisir de ne pas y aller.
Kerouac, Burroughs, c’est sûr. Ginsberg, c’est encore à voir mais je n’en prends pas le temps pour le moment ... Ils sont pour moi, par leur force, la mienne, celle qui passe l’océan et plusieurs générations, une pièce essentielle du moteur, qui reçoit et distribue de l’énergie, qui restera parmi les dernières, mais qui souffrira beaucoup.
(TS)
"Anges d'un nouvel ailleurs" est le fruit d'une collaboration entre Arnaud Mirland, Lucien et Thomas Suel. Cet ensemble a été composé en 1998-1999.



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mardi 20 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 6/7

Le hurlement d’Allen à San Francisco est ici et maintenant une vibration de l’air dans les cheveux des enfants et les vomissements spasmodiques de Jack dans les toilettes du "Cellar" font trembler les feuilles des saules à des milliers de kilomètres et les déflagrations du flingue de William sont une caresse répétée sur la peau des adolescents éberlués. On les sent, on les entend et parfois on les voit, poètes morts et vifs, catholique zen alcoolique illuminé juif enculé enculeur merveilleux béhavioriste camé pédé penseur laser dévide prose bop spontané démystificateur exterminateur du contrôle lyrique artisan de paix bienheureux amoureux vigoureux un trio embrassé s’embrassant embrasé sous les draps blancs et craquants de New-York.
L’orchestre du bateau joue des airs de Charlie et des airs de Thelonius et l’amour suprême de John. L’orchestre du bateau est Charlie. L’orchestre est Thelonius et l’orchestre est John amour suprême. Au bar, Jack parle et boit, boit et parle. William dodeline de la tête, assis sur le siège des toilettes. Les machines ronronnent. Les cheveux de Peter caressent la queue d’Allen. Dans la tête, les autres machines crépitent, longs rouleaux sacrés des pensées dévidées sur le papier. Les dieux de l'Égypte s’agglutinent au plafond du lounge. Ils contemplent avec l’œil animal divin les écrivains au travail : coupé collé Manuscrits de la Mer Morte Codex Mayas Rouleaux de la Thora Apocalypse de Jean Sur la Route Machine Molle Sandwiches de Réalité Apocalypse d’Allen Révolution Électronique Visions de Cody Nouvelles de la Planète Apocalypse de William Docteur Sax Festin nu coupé collé Christ Bouddha Horus.
Ti-Jean agenouillé dans l’église de Lowell, Massachussetts, tu pries la Sainte Vierge, tu pries pour ton frère Gérard qui est parti au ciel, Doux Cœur de Marie, soyez son salut ! Et à Paterson, New Jersey, on le voit, c’est Allen, châle de prière sur les épaules, on le voit qui récite le Kaddish, la prière des Morts pour sa maman, pour Naomi.

A Mexico-City, William est un peu plus pâle que d’habitude, le sang sort d’un trou dans la tête de Joan. William considère le revolver posé sur la chaise. On entend arriver la voiture des flics mexicains.

Dans le ciel des Amériques, les prières se croisent au milieu du smog et des sueurs évaporées.











Et il y a aussi les murmures de Bob et les murmures de Neal et ceux de Jan, la fille de Jack et ceux de William, le fils de Bill, tous les mots murmurés des papas et des mamans, des petits frères et des petites sœurs, tous les mots conjurant le désespoir, tous les mots de l’amour du monde, tous les mots découpés dans l’amas des discours creux, tous les mots antidotes...
(LS)

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lundi 19 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 5/7

20 ans, 25 ans plus tard, je relis les lettres de Burroughs à Ginsberg, Les Lettres du Yage. Quelle brutalité & quel amour ! Le regard est froid mais le stylo est brûlant. L’émotion d’entendre au mois d’octobre 1998, une comédienne de la Compagnie Hendrick Van Der Zee lire une des lettres de William, incluse dans le spectacle mis en scène par Guy Alloucherie sur le site du 11/19, à Loos-en-Gohelle. Un autre raccourci dans le temps, dans l’espace, mineurs se déshabillant, se rhabillant dans la salle des pendus, une toux noire à venir, la télépathie du yage.
Quelques semaines avant, Patti Smith en concert à Dranouter (Belgique). Elle entre en scène avec le Pocket Poets Serie publié chez City Lights, le plus célèbre, Howl ! et elle s’approche du micro et elle commence en déclamant le post-scriptum, post-scripthowl : Holy holy holy, un hommage à Ginsberg, solo déchiré à la clarinette. J’avais les larmes aux yeux, la gorge serrée. Ils étaient là sur la scène avec elle : Arthur, Jack, Bill, Allen et aussi Jan, la fille de Jack, et William, le fils de William, et Neal et Richard...
Ils ne savent pas ce que nous faisons.
Ils ne savent pas ce que nous faisons.
Ils ne savent pas ce que nous faisons.
(LS)

Dire ses mots à soi avec son rythme propre. Le souffle est la pensée. Les mots se forment dans la bouche. Reprendre des situations connues et les utiliser. Routines de l'immédiateté et urgence à faire entendre sa voix. Écouter celle des autres. Projeter son monde intérieur parce qu'il est vérité. Reprendre la parole lorsqu'on nous la confisque. Inventer des slogans et détourner ceux des mass-média publicitaires putassiers prêts à tout pour vendre. Chercher tout partout et au-delà ce qui est encore beau, simple et gratuit...
La Parole est gratuite, l'amitié est gratuite, la poésie est gratuite, la musique est gratuite. C'est pour cela qu'il faut continuer à lire - en public - à dire. J'ai mal à la langue tellement les mots se bousculent pour évoquer l'importance de ce que peut être pour moi la béate génération - toujours un mot pour regrouper les choses, les gens, surtout lorsqu'il s'agit de vendre. Je n'ai connu ce mot que bien tard, après avoir lu Sur la route, Les clochards célestes, Les anges vagabonds, et puis Junkie, Queer... Ensuite j'ai attendu un peu pour lire Le festin nu ou Howl...
(AM)

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samedi 17 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 4/7

Inde 5 - Pakistan 6. Qu'aurais-tu dit Allen ? Quelle vieille histoire serais-tu allé chercher ? Quel conte ? Par quelle pirouette de vieux Juif new-yorkais bouddhiste homosexuel aurais-tu commenté ce score ?
Dans quel livre de sagesse l'Inde a-t-elle appris à construire sa bombe ? Clinton, paraît-il, aurait permis de laisser échapper quelques secrets de fabrication en échange de fonds pour sa dernière campagne électorale (1996). Peut-être lui a-t-on enseigné les grands secrets du Kamasutra ? Paix à ton âme, ô Allen, son halo entoure maintenant toute chose ici-bas. En attendant que les requins dépècent ton cadavre, vieux filou, agent littéraire, j'espère que tu as su protéger tes droits...
(AM)

Dans une librairie d’Hazebrouck, j’entends un bonimenteur interroger le public : « D’après vous, quel est le dernier grand poète disparu ? » Et je n’ai rien dit, j’ai laissé le bonimenteur subventionné déclarer que la poésie avait été tuée par les professeurs (est-ce que c’est vrai ?) et que Jacques Prévert était le dernier grand poète avec un mégot à la bouche ! Quand je l’ai entendu ajouter que la différence entre le polar et la poésie, c’était que le polar existait avec le rock and roll et pas la poésie, alors, j’ai craqué ! Et ils sont sortis de ma gorge, les trois anges du nouvel ailleurs, ils sont sortis de ma gorge desserrée, Kerouac, Ginsberg et Burroughs ! Ils sont sortis de ma gorge avec Chandler, avec Hammett, avec Charlie Parker, avec Bob Dylan, Jimi Hendrix et Ken Kesey.
Assez de discours !
Assez de boniments !
Assez de subventions !
(LS)

L'ailier attend le ballon, il va bientôt le recevoir. Il prend un peu d'élan, s'envole et le saisit. C'est le démarrage en trombe, ses jambes courtes et véloces lui permettent une accélération fantastique sur les derniers yards. Une feinte et il passe : TOUCH-DOWN. Demain les journaux titreront sur l'envol du jeune Kerouac. Celui de Lowell fera une couverture sur l'enfant prodige du pays. Demain une grande carrière de joueur de football s'offre à toi Jean Lebris de Kerouac. JACK KEROUAC... Ce sont tes jambes et ton entraîneur qui vont te trahir, ta tête aussi... Comment courir avec en tête les pages de Céline, Proust, les vers de Whitman. Depuis que tu as rencontré ce dandy/cultivé/camé, tu sens le danger. Il t'attire bien davantage que cette balle oblongue.
Il est temps de courir, mais plus en zigzags. Il est temps d'aller d'Est en Ouest. Il est temps d'embarquer... Il est temps de pratiquer l'art de la fugue... Il y a une Amérique que tu soupçonnes. Là dans cette Grosse Pomme. Une Amérique qui sue et qui vit et qui boit et qui se came et qui va au cinéma et aux concerts. Il y a un souffle de vie... à saisir... à décrire... à écrire... GO !
Le message que j'ai entendu est : « Ouvre-toi aux autres, écoute et regarde le monde et peu à peu, apprends à agir en fonction de tes sentiments profonds. Noue des amitiés, respecte les façons de penser, de concevoir ou de voir le monde, ne juge pas en fonction des critères que donne la bonne société mais considère chacun comme unique, avec ses raisons d'agir ou de partir. » Et cela parfois n'est pas simple... Parfois se noue le drame, la mort aux limites de cette vie de joie, alcool, poésie et folie... Naomi, Joan et Ti-Jean.
(AM)

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vendredi 16 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 3/7

William S. Burroughs par Phil Dubois (Watercolour painting, 1973)

Lorsque je lis nombre d'auteurs européens c'est vraiment le souffle qui manque... Ici tout semble trop petit, l'horizon, lorsqu'il y en a un, nous écrase, comme si l'héritage de nos grands et glorieux écrivains morts et enterrés pesait encore sur ceux qui voudraient reprendre la langue pour s'en servir autrement qu'en noircissant des pages. « Assume tes contradictions et essaie de voir plus loin ! » me dit la voix que je m'efforce de ne pas perdre. Ceux qui voient loin font des voyages, quelquefois immobiles, quelquefois intérieurs. Ils nous en ramènent des pépites. Perles que l'on peut regarder longtemps briller au soleil, et leurs mille facettes nous apportent un peu de bonheur... Oui, un bon livre, ce n'est pas seulement une histoire, comme disait Céline..., et quand en plus, il n'y a ni sang, ni sueur...
Et toi oncle Bill ? Quelle est ta position radicale ? Parti le 3 août 1998, lendemain de mon mariage. J'étais à Gand lorsque j'ai vu ton visage sur la mire pixellisée d'un petit écran divisé en 18 parties. « Il se passe quelque chose... W. S. B, Patti Smith, D. Bowie, B. Gysin à minuit trente sur l'écran mangeur d'âme. » Le lendemain, la couverture de Libération. Toi avec ton fusil prêt à tirer. Prenais-tu la pose ? Étais-tu en train de peindre ? A qui étaient destinées ces deux cartouches ? Quel nouvel amant t'avait déçu ou quel policier t'avait empêché de t'envoyer ta came ? Merci, ô William Seward Burroughs, je n'ai pas eu à tuer le père. Tu nous as libérés de l'emprise du mot en nous inoculant ton message. Maintenant chacun est libre en te lisant/découpant de devenir un nouvel Exterminateur. Les loups sont déjà sur ton cadavre. Qu'ils te bouffent, vieille carne... Ils en crèveront tous !...
(AM)

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jeudi 15 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 2/7

Kerouac, Ginsberg, Burroughs sont partis à la conquête de leur territoire, grâce à la langue - et la parole - qui est le plus merveilleux véhicule mais qu'il leur a fallu reconquérir, grâce aux voitures rapides, aux trains fantômes et aux lignes de bus..., grâce à l'herbe de Dieu et la petite fumée...
Lequel, du fils de Canadien français - catholique -, du fils de poète juif - universitaire -, ou du jeune bourgeois - WASP -, lequel fera le plus de chemin pour découvrir l'autre, pour tester l'autre, pour expérimenter l'autre, pour l'aimer ?
Ils ont eu l'impression que tout était possible et ils ont essayé de repousser les limites..., jouant, soufflant le jazz jusqu'aux confins de la nuit, lisant, hurlant des poèmes ou, découpant, détournant les messages pour lutter contre le virus. Ils ont expérimenté le langage comme un moyen de réinventer ce monde qui ne réfléchit plus, ne parle plus, ne rêve plus.
K., G., B., une organisation supranationale de transformation des esprits et de la connaissance par la réappropriation de ce qui différencie l'humain de l'animal : le langage..., ensuite chacun trouve ce qu'il veut faire avec...
Pour moi, l'importance de ces écrivains, c'est leur façon de lever le voile, d'appuyer par différents moyens là où ça fait mal, de montrer ce qu'on ne montrera pas ailleurs, en même temps, leur force, c'est de ne pas instituer cela en programme. Ils restent avant tout des chercheurs, des manieurs, des artisans de la langue. Ils reprennent possession complète et sans concession de leur territoire. Oui, l'Amérique est un rêve. Là-bas tout est vraiment plus grand. Les immeubles, les montagnes, les plaines. Alors quand on a dix-sept ans et qu'on n'est pas sérieux, on se laisse d'abord porter par le rêve..., véhiculé par l'image. Des jeunes gens beaux en chemises à carreaux qui fument avec l'air cool, qui boivent et conduisent des bagnoles à cent miles à l'heure..., ivresse et vitesse.
(A.M)

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mercredi 14 décembre 2005

Anges d'un nouvel ailleurs (Kerouac Ginsberg Burroughs) 1/7

NYC, 1942
"Anges d'un nouvel ailleurs" est le fruit d'une collaboration entre Arnaud Mirland, Lucien & Thomas Suel. Trois personnes s'exprimant après la disparition des trois figures tutélaires de la Beat Generation (Jack Kerouac, Allen Ginsberg & William Burroughs).
Cet ensemble a été composé en 1998-1999.

L'Amérique chez moi est entrée par la grande porte. En même temps : Kerouac, Burroughs, Ginsberg, les Doors, La Fureur de vivre, le Velvet Underground et les reportages de Connaissance du Monde sur le Grand Canyon, les Noirs, les flics, les buildings, les drogués, les pédés et les meilleurs esprits d'une génération... « Tu es fait pour vivre dans une autre époque. » me disait alors un ami qui me voulait du bien... Finalement nous sommes partis en stop, départ de l'aire de La Sentinelle à Valenciennes pour aller via Paris, direction Bayonne, Oléron ou la Bretagne... la fin de la terre et la fin du rêve américain.
Désolé, je m'étais trompé de voyage, un peu comme Kerouac ivre cherchant la trace de ses ancêtres... L'aventure serait plutôt à l'intérieur, nous n'avons que notre pensée à offrir comme carapace / rêve / chemin / arme... Nous pouvons revenir vers un passé que l'on réinvente - Kerouac - tout en l'augmentant de visions / croyances / - Zen et Bouddha - chérir un âge d'or ou reprendre des armes qu'on tente de nous confisquer - Burroughs / Ginsberg - aller à la marge et toujours chercher. Notre seule défense est notre liberté d'imaginer, d'interroger et de créer nos propres visions différentes de celles qu'on veut nous imposer.
(A. M.)



Dans le roman de Dashiell Hammett, La moisson rouge, le héros, narrateur, est anonyme. J’ai devant les yeux une photo prise par Ginsberg en 1945 (!) : William Burroughs et Jack Kerouac jouant à imiter les personnages de Dashiell Hammett. Cela fait déjà un petit groupe de huit personnes (Allen, William, Jack, Dashiell, Sam Spade, l’Anonyme, vous et moi), de quoi construire une longue histoire. On ne le fera pas, ça manque d’héroïne(s) .
Quand je relis La moisson rouge, et ça m’arrive très régulièrement, je me change le nom du Continental Op, à chaque chapitre ! Jusqu’à présent, il ne s’est encore jamais appelé Jacques Breton ou André Prévert. La phrase précédente pourrait faire partie d’un koan mais voici une autre question (d’autres questions ?) que le bonimenteur patenté pourrait poser au public : « Pensez-vous que le béhaviorisme soit compatible avec la poésie ? ou avec l’immortalité de l’âme ? ou avec le grand véhicule ? ou avec le petit vélo ? » Moi, dans tous les cas, je pense que oui.

(L. S.)


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mardi 13 décembre 2005

Silo (17) Peter F. Hamilton

Quels sont les silos à utiliser en priorité, quelle est la durée de séchage pour les graines ? p 221
Peter F. Hamilton, Le dieu nu, 2. Révélation, Ailleurs & demain, Robert Laffont, novembre 2002.

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lundi 12 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (8/8)

A l’âge de neuf ans, j'ai connu une femme qui boitait. Je lui ai demandé comment ça lui était arrivé. Elle me dit qu'à 16 ans avec une amie, elles avaient fait les folles et que les parents avaient décidé d'un commun accord que les filles devaient subir un traitement à l'électrochoc. Une courroie qui la maintenait s'est rompue pendant la séance et depuis elle est restée avec cette jambe qui boite toujours. Quant à son amie elle était devenue si calme que tout ce qu'elle voulait faire, c'était se mettre de la pommade sur les mains. Une fois en écoutant un talk show, j'entendis la voix à peine audible d'une auditrice qui racontait qu'on lui avait dit que si elle voulait se sortir de l'état de laisser-aller dans lequel elle se trouvait, elle devait subir le traitement. « J'ai perdu une grande partie de ma mémoire. » disait-elle.
Mon père m'a raconté un grand nombre de souvenirs de son enfance. Après avoir quitté l'école il avait travaillé dans une usine de conserves. « Je transportais les chargements de concombres et je mangeais des petits cornichons d'un tonneau dans l'usine jusqu'au jour de la bouchée fatale. Gavé ! rit-il, je suis resté des années sans manger de cornichon. »
Il me raconta cette histoire en croquant un cornichon.
Cette nuit-là, j'essayai de régler le poste pour mieux entendre ce que la voix douce de cette femme disait. Mais au bout d'un moment je dus laisser tomber. La voix était trop faible.
Ils ont condamné mon jeune père idéaliste. Sa seule erreur est d'avoir voulu devenir écrivain professionnel dans la petite ville d'Eugene, Oregon, en 1955. Ils l'ont conduit à l'Hôpital Psychiatrique d'État de Salem.
Une fois là, ils lui ont fourni plus de repas réguliers qu'il lui fallait mais aussi des électrochocs et des cauchemars pour le reste de sa vie. Au début des années cinquante il n'y avait aucune anesthésie avec ce traitement. Ils attachaient solidement mon père, lui mettaient un morceau de caoutchouc dans la bouche pour qu'il ne se morde pas la langue et ils envoyaient le courant.
Dans le silence de la nuit, je compris que je ne saurais jamais si mon père avait perdu une partie de sa mémoire avec tout ce courant électrique. La femme de l'émission avait dit qu'elle avait perdu l'équivalent de deux semaines de sa mémoire et ajoutait qu'elle ne pensait pas avoir perdu grand chose d'important.
Dernièrement j'ai demandé à mon beau-père.
« Comment appelaient-ils les traitements ?
- T. E. C.*, répondit-il.
- As-tu vu des patients à qui on en a fait ?
- Oh ! bien sûr, dit-il. Mais les derniers remontent aux années soixante-dix. Je ne pensais pas qu'ils en faisaient encore.
- Est-ce que les patients que tu as vus avaient perdu la mémoire après ça ?
- Parfois. Mais presque tous se souvenaient de tout ce qui s'était passé et surtout de la douleur du traitement. Ils ont aussi pratiqué la thérapie de choc à l'insuline après ça. Ils injectaient suffisamment d'insuline aux patients pour provoquer un genre de choc. C'est tout ce qu'ils avaient à l'époque. Ils ne disposaient pas de toutes les drogues d'aujourd'hui. »
Je lui racontai l'histoire de cette femme dans le Sud qui m'avait parlé de son traitement. Il fut un peu dubitatif.
« Ils n'ont utilisé les T. E. C. que sur des patients atteints de schizophrénie ou des maniaco-dépressifs.
- Et pour mon père ? »
J'ai hésité un moment. Ce que je voulais demander c'était s'il pensait que mon père était fou.
« Que penses-tu que ça lui a fait ?
- Les T. E. C. n'ont pas marché dans la plupart des cas. Et quant ça fonctionnait, il fallait toujours en refaire.
- Donc pendant tout le reste de sa vie où il a été relativement sain, il n'était probablement pas malade mentalement. »
Cette logique me soulage. Mon père a été profondément déprimé. Et je sais qu'ils utilisent encore le T. E. C. pour traiter des cas de dépression et ça ne répond en rien aux besoins des patients. Quelques personnes disent, comme la dame que j'ai entendue à la radio, que les T. E. C. les ont sauvés. Mais je n'ai jamais entendu mon père dire qu'il avait été heureux de subir semaine après semaine ces électrochocs. Mon beau-père dit que c'est une sorte de mini-chaise électrique.

Beaucoup de biographes veulent travestir l'histoire de la fin de la vie de mon père. Cette fin je l'ai retournée dans tous les sens maintes et maintes fois. Depuis que j'ai compris que je ne peux pas la changer, c'est moi qui change ! Maintenant que j'ai vieilli ce serait différent. Je pourrais le sortir des eaux troubles de Bolinas. Dans son livre, Suicide : le Dieu Sauvage, Al Alvarez compare le suicide à un divorce et dit que les gens qui tentent de se suicider essayent d'obtenir un divorce d'avec la vie. Ce qu'Alvarez dit après avoir survécu à sa propre tentative de suicide, c'est qu'il a pu recommencer sa vie comme on peut refaire une autre vie après un divorce.
Son livre m'a aidé à comprendre un petit peu mieux ce que le processus de pensée de mon père avait pu être durant cette phase critique. Mon père avait des problèmes d'argent, des problèmes familiaux et des problèmes avec l'alcool, mais son plus gros problème était qu'il ne voulait pas vivre.
Traduction Alain Suel
*T. E. C. : Traitement par électrochoc

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dimanche 11 décembre 2005

Merci

Demain, nous publierons la dernière partie du témoignage de Ianthe Brautigan. Avant cela, nous voulons remercier ceux qui ont donné un écho à cette publication et notamment Rezo.net et L’Homme Moderne. Merci aussi à Sweet Jane, Guidouille, Mondo Bizarro, Charles Le Cabour et Minuscule.
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vendredi 9 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (7/8)

En 1980, j'eus une longue conversation avec mon père dans son appartement de Green Street à San Francisco. Nous étions assis ensemble dans le salon comme dans une caverne, le seul éclairage étant celui du couloir et de la cheminée. Il posa son verre de whisky et bondit sur ses jambes. « J'arrive tout de suite. » Il revint après un petit moment avec un dossier. Il en sortit une photographie. « Voici ta grand-mère ! » dit-il.
J'hésitai un instant avant de regarder la photo. Je me demandais d'où il tenait la photo de quelqu'un qu'il n'avait pas vu depuis 25 ans. Mon père s'éloigna un peu pendant que j'étudiais le polaroïd sur lequel on voyait une femme entre deux âges, aux cheveux bruns, assise sur un banc de pierre sous un saule pleureur au côté d'un homme de type asiatique. L'homme paraissait serein. Ses jambes de pantalon étaient repliées et il portait un maillot de corps blanc. Ma grand-mère était en pantalon corsaire, les jambes croisées, penchée en avant, une cigarette à la main. Ses yeux étaient si vifs qu'on aurait pu croire qu'avec le temps ils avaient creusé deux trous dans la photo. Au bout d'une minute ou deux, mon père se pencha en avant.
« L'as-tu regardée suffisamment ?
- Oui, répondis-je.
- Tu es sûre ? »
J'acquiesçai de la tête.
Il alla vers la cheminée, prit la photo de ses longs doigts délicats et la tint au-dessus des flammes. Nous regardâmes ensemble la photo tomber et s'enflammer. Il se retourna et me regarda.
« La dernière fois que j'ai vu ma mère, je sortais juste de l'hôpital psychiatrique de Salem. »
Je retins ma respiration. Il continua à parler. « J'y avais été interné après avoir jeté des cailloux dans les vitres d'un commissariat de police, espérant me faire arrêter et bénéficier ainsi d'un repas. J'étais affamé. Mais au lieu de cela ils m'envoyèrent dans un hôpital psychiatrique. »
Il se rassit et reprit son verre. « J'ai compris que j'avais fait une foutue connerie. » Il s'arrêta de parler un moment. Puis d'une voix très détachée, il reprit « Aussi j'ai fait de mon mieux pour sortir de là au plus vite. Je suis devenu un patient modèle. » Mon cœur battait la chamade.
« Combien il t'a fallu pour en sortir ?
- Trois mois.
- Est ce qu'ils t'ont fait des électrochocs ?
- Oh oui. »
Soudain, je compris sa prudence excessive vis à vis de l'électricité. En étant petite je trouvais surprenante la peur qu'il avait de remplacer une simple ampoule.
Mon père alla à la fenêtre et me tourna le dos. Je voulus lui crier d'ouvrir la fenêtre. Je me disais que peut-être, si la brume de San Francisco pouvait entrer dans la pièce, cela calmerait mon mal de ventre et soulagerait sûrement mon père.
Maintenant avec le recul, je crois qu'il pensait à nouveau au suicide et qu'il voulait s'assurer que je connaissais bien tout ce qu'il y avait à savoir de son passé avant qu'il ne meure. Il ne voulait pas que je découvre tout ça par les journaux ou les magazines. Nous n'avons plus jamais reparlé de sa mère ou de son séjour à l'hôpital.
Cette nuit, c'est le dixième anniversaire de la triste conversation.
Parfois j'ai envie de prendre une éponge et du savon et de nettoyer toutes ces tristes conversations, mais elles sont tout ce qui me reste.
Traduction, Alain Suel

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jeudi 8 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (6/8)

Un matin, j'avais 14 ans, il me dit : « Si tu n'avais pas été ici, je me serais tué la nuit dernière, mais je ne voulais pas que tu découvres mon corps .» En écrivant cela j'essaie de bien sentir toute la puissance de ces paroles mais je n'y arrive pas. Elles me paraissent enterrées si profondément en moi. Tout ce que j'entends c'est une petite voix me disant : « Sois forte, il a besoin de toi ici pour prendre soin de lui. Si tu n'y parviens pas, il se passera quelque chose de terrible. » Et donc je reste assise ici à regarder par le fenêtre le ciel couvert qui me rappelle les nuages qui passaient au-dessus du ranch au cours de cet été pluvieux de 1974, explorant dans ma mémoire les échecs du passé. J'ai bien échoué. Mon père est mort.
Mais cet été-là, les oiseaux allaient m'attirer dehors. J'aimais tout : l'immense fenêtre juste devant l'évier de la cuisine qui donnait sur la grange et sur la fenêtre de la pièce où mon père écrivait, même le bruit apaisant du lave-vaisselle qui m'endormait comme une berceuse la nuit, la senteur de la peinture fraîche qui donnait à l'atmosphère un sentiment d'espérance, le cotonnier géant crissant à la moindre brise et déversant des chariots de duvet blanc que je balayais en tas. Nous buvions l'eau glaciale qui venait directement des montagnes. J'étais fascinée par la pompe à bras dans la cour. Elle ressemblait exactement à celle qu'on voit dans les westerns. Je pouvais rester longtemps à activer la pompe de haut en bas jusqu'à ce que l'eau jaillisse comme on me l'avait expliqué. Je n'ai jamais compris pourquoi mon père, qui faisait si bien la différence entre la mauvaise eau du puits et celle qu'on buvait dans la maison, n'a jamais compris ce qui était si évident pour moi : l'alcool était mauvais pour lui. Je pompais l'eau du puits et la laissais couler sur le sol espérant que la vision de cette eau empoisonnée m'apprendrait quelque chose, mais ça n'a jamais rien donné.
À la veille d'Halloween mon père décida de quitter le Montana. Je ne sais toujours pas pourquoi. Un nouveau pan de mon univers s'effondra. Ce fut très soudain. Dans un journal intime qu'il a tenu de janvier à novembre 1975, il a écrit qu'il prévoyait de rester au Montana jusqu'au printemps : Ianthe et moi sommes allés acheter des bulbes à planter. Je veux voir des jonquilles au printemps. Et à quelques pages de là on peut lire : J'ai ramassé et brûlé tous les téléphones de la maison dans la cheminée. Ils ont brûlé d'une flamme vive.

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mercredi 7 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (5/8)

Une nuit de ce premier été je voulus essayer de faire cesser de boire mon père en me débarrassant de tout le George Dickel, un whisky très coûteux. J'étais seule à la maison et sans réfléchir plus avant, je sortis du placard quatre bouteilles d'un litre de whisky chacune que je vidai dans l'évier de la cuisine. Je fis au plus vite parce que je savais que ce que je faisais ne plairait pas à mon père et qu'il pouvait rentrer à tout instant. J'arrêtai quand l'odeur de whisky eut empli toute la cuisine. Mon père buvait tellement qu'il ne se rendit même pas compte de la disparition de l'alcool. Il admit simplement qu'il avait dû le boire. Peu après cette soirée j'écrivis dans mon journal intime un poème sur sa consommation d'alcool : Papa quand tu bois de la bière ou du vin, / tu es juste bien / mais quand tu bois des alcools forts, / ton esprit quitte ton corps. Il continua à acheter du George Dickel et du Jack Daniels par caisses. Mon père devenait fou de rage. Il avait des pertes de mémoire. Il était suicidaire. J'appelai ma mère et elle essaya de comprendre ce qui se passait. Mais la fois où elle lui parla au matin, il était à jeun et moi j'essayais d'oublier le père ivre de la nuit précédente. La fracture déjà bien ouverte entre les deux univers que je côtoyais, devint totale cet été-là. Ma mère et moi n'avions pas l'habitude de parler de mon père, aussi quand elle voulut m'interroger à son sujet ce fut facile de détourner la conversation. Je pensais aussi que tout le monde pouvait voir ce que je vis si clairement cet été-là : mon père était en danger. Une fois, il a vraiment répondu à la question que je lui avais posée à propos de son alcoolisme. On était dans la véranda derrière la maison et le soleil se couchait. Tout en sirotant son vin blanc, mon père m'expliqua que les pensées qu'il avait en tête étaient si compliquées que cela faisait comme des toiles d'araignées en acier dans le crâne et que boire était le seul moyen qu'il avait trouvé pour s'en débarrasser.
Les jours suivants il me raconta des histoires d'une incroyable tristesse sur son enfance. Il me raconta comment c'était de grandir pendant la récession et comment sa mère avait dû déménager avec lui et ses sœurs si souvent à cause de cela.
« Pour faire des crêpes à l'eau et à la farine uniquement, ma mère devait tamiser la farine pour enlever les crottes de rats. Il n'y avait ni œufs ni lait. Comme je n'avais pas le sou pour payer l'entrée, je devais rester assis à l'extérieur de l'école avec tous les autres enfants pauvres. »
« Ma mère me laissa seul à Great Falls avec un de mes beaux-pères, cuisinier. Je prenais mes repas chez lui et devais me débrouiller pour dormir dans une chambre d'hôtel. J'avais sept ans. »
« J'ai vu l'un de mes beaux-pères terminer de préparer un repas alors qu'il venait juste d'assommer ma mère à coups de poêle à frire. »
Certains de ses beaux-pères l'avaient battu aussi.
Il me raconta encore qu'étant tout petit, il aimait enterrer les cadeaux-surprises qu'il y avait dans les boîtes de biscuits salés aux céréales. Un jour il décida que le fait de n'avoir pas un sou pour s'acheter une boîte n'était pas une raison suffisante. Il alla au magasin du coin avec son petit chariot et le chargea à ras bord, de boîtes de ces biscuits puis rentra à la maison. Il dit qu'ensuite il retira soigneusement tous les cadeaux-surprises et qu'il les enterra. Sa mère découvrit ce qu'il avait fait. Elle l'emmena au magasin et paya toutes les boîtes avec le peu d'argent réservé à la nourriture qu'elle possédait. « Alors tout ce que nous avons eu pour manger pendant un bout de temps, c'était ces biscuits aux céréales aussi bien au déjeuner qu'au dîner et au souper. »
Je crus qu'il racontait cela comme une histoire drôle, mais mon père avait l'air si malheureux à la fin de son récit que je réalisai mon erreur. J'avais du mal à comprendre que mon père ait pu passer une partie de son enfance à souffrir de la faim. Mon univers en fut tout chamboulé. La seule chose qui devint claire était qu'il était bien plus dans le besoin que moi. Le but devint de ne pas le contrarier quand il commençait à boire. J'appris à ne rien dire quand à huit heures du matin il apparaissait à la porte de ma chambre un pain de savon à la main dont il me disait : « Ceci est mon testament et mes dernières volontés. » J'appris à le faire sortir de ma chambre quand, ivre, il voulait me lire sa dernière nouvelle à trois heures du matin. Je devins très calée dans l'art de lui faire quitter les restaurants.
J'en avais mal au ventre de le voir traverser la pièce baignée d'une lumière glauque en l'écoutant lire des pages et des pages. À cette époque c'était affreux pour moi. Curieusement aujourd'hui je trouve cela plutôt amusant. Je me vois bien dans un talk show en pleine journée :
« Alors quelles sont les choses les plus terribles que votre père vous ait fait subir ?
- Il faisait des lectures en pleine nuit.
- Qu'est ce qui vous a sauvée ?
- Les histoires. Elles étaient merveilleuses. »
Traduction, Alain Suel

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mardi 6 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (4/8)

C'est fin octobre 1973 que je fis mon premier voyage au Montana avec mon père. À 13 ans, la transition entre la vie chez ma mère avec mes trois demi-frère et sœurs et la vie chez mon père n'était jamais très facile. Comme parent isolé avec quatre enfants, ma mère devait lutter pour joindre les deux bouts alors que mon père semblait être riche comme Crésus. Dans l'univers de ma mère, j'étais l'aînée de quatre enfants d'une famille monoparentale et j'avais d'importantes responsabilités à assumer. Dans l'univers de mon père, je n'avais pas à changer les couches ou préparer des repas simples pour mon petit frère et mes sœurs. Mon fardeau était émotionnel parce que je savais que mon père avait besoin de moi. Ce qui a rendu le Montana différent des autres endroits où j'étais allée avec mon père, c'est sa pure splendeur et la taille de ses montagnes. Nous habitions Pine Creek Lodge dans la Vallée du Paradis qui est juste à la sortie de Livingstone, dans une cabane à côté des écrivains Jim Harrison et Guy de la Valdenne. Un ruisseau clair traversait la propriété. Émerveillée, j'aimais passer sur les petits ponts qui enjambaient le cours d'eau. J'avais l'envie d'appeler ma mère d'une cabine sur le bord de la route pour lui en parler. Harrison me donnait des leçons de pêche à la mouche.
C'est pendant ce premier séjour, j'avais alors 13 ans, que j'ai commencé à remarquer que mon père buvait beaucoup. Tout le monde buvait, mais mon père y allait un peu plus fort. Pour essayer de le comprendre, je me soûlai pour la première fois avec du calvados. La tête me tourna et je dus me retenir au mur. Finalement je vomis dans les toilettes et y restai assise sur le plancher, trop chancelante pour me relever. J'entendais les rires de mon père et de ses amis. Quand je parvins à revenir dans la salle avec tout le monde, personne n'avait remarqué mon absence.
L'année suivante mon père acheta un ranch dans la Vallée du Paradis. En juin, j'avais 14 ans, je pris l'avion pour aller y passer l'été. J'étais stupéfaite par cette autre culture. Tout était calme, ancien, harmonieux et les liens avec le passé manifestement évidents. Comparées à la Californie, les rues étaient vides. Il n'y avait ni métro, ni centre commercial, pas même un huit à huit.
Avant de quitter la ville nous nous arrêtâmes à une boutique de spiritueux. Au Montana on ne peut acheter de l'alcool que dans ces boutiques d'état selon des horaires bien précis et jamais le dimanche. Je n'étais jamais entrée dans une telle boutique. Ça me rappelait l'austérité des boutiques genre Emmaüs. Le sol était recouvert d'un tapis uni gris fourni par l'état. Un homme à lunettes, l'air sérieux, habillé années cinquante avec une coupe de cheveux à la brosse se tenait derrière un énorme comptoir. Le magasin de spiritueux où j'achetais mes bonbons quand j'étais petite avait un plancher recouvert de lino et arborait des pancartes publicitaires poussiéreuses et colorées vantant toutes sortes de tord-boyaux. Les propriétaires étaient toujours de sacrés personnages qui étaient habitués à voir des enfants venir acheter des cigarettes ou du lait pour leurs parents et quelques bonbons avec la monnaie. Ici on aurait cru que l'employé n'avait jamais vu d'enfant de sa vie et manifestement il n'avait pas non plus l'habitude de voir des clients du genre de mon père. Nous partîmes avec des litres de vin blanc dans d'élégantes bouteilles vertes et une caisse de whisky. Je commençai à craindre ce magasin d'état. C'était un véritable monument dédié aux dangers de l'excès. Mon père ignorait complètement tous les avertissements et il emportait toutes ces boissons alcoolisées avec une joie enfantine. Il me faisait penser à un gosse devant un feu d'artifice. Quelque chose en moi me fit retenir mon souffle devant l'énorme quantité d'alcool qu'il achetait et continuerait d'acheter durant tout l'été.
Traduction Alain Suel

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lundi 5 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (3/8)

Aujourd'hui la maison a été transformée, les murs sombres de séquoia ont été peints. Les grands arbres morts ont été enlevés et quantité de fleurs ont été plantées. Un bébé est né là. De la terrasse on peut voir l'océan. Un jour j'ai même décidé d'entrer dans la maison et d'y rester une minute. Je me suis forcée à regarder le coin du séjour où mon père s'était tué et découvris à mon grand soulagement qu'il n'était pas là.
Après le coup de téléphone, après la découverte du corps, après la police, il y eut du mouvement. Mon Norvégien de beau-père emballa tout dans la maison et me l'amena. Beaucoup de choses allèrent au garage mais les boîtes et les boîtes de papiers furent soigneusement empilées dans la chambre d'amis. Il ramena même l'épicerie du placard. Et les mouches...
Je ne me sentais pas menacée du fait de n'être pas entrée dans la maison tout le temps qu'il y était resté sans vie. Mon mari découvrit une cassette avec de la musique de piano que mon père avait écoutée avant de mourir. Je reconnus cette musique. Elle avait été écrite spécialement pour lui à une époque où les gens étaient soucieux de faire des choses comme ça pour lui.
Finalement, rentrée chez moi dans le noir, je décidai d'aller me coucher.
Lumière, obscurité, jour, nuit, vie, mort. Mon mari avait dû s'absenter quelques heures. « C'est bon ça va aller. » lui avais-je dit. Aussi ce fut ma mère qui m'accompagna par le chemin pavé, à travers les arbres, de la grande maison où mes beaux-parents résidaient jusqu'à la maisonnette où mon mari et moi habitions. Depuis son arrivée de Hawaii, elle me quittait très rarement. Quand j'ouvris la porte de devant, je vis une faible lumière qui provenait de la salle de bains. Je m'avançai en traversant dans l'obscurité la salle de séjour meublée. Je savais que j'allais me brosser les dents puis revenir avec ma mère à la grande maison parce que je ne pourrais pas rester seule. Entourée par les murs vert pomme et les carrelages qui étaient à la mode trente ans auparavant, je mis un peu de dentifrice sur ma brosse. Comme je commençais à me brosser les dents, j'évitai de regarder le miroir préférant regarder en l'air. D'abord je crus que c'était une nouvelle bordure de la tapisserie mais je savais que ce n'était pas possible. J'y regardai de plus près et compris que c'étaient des mouches, des centaines et des centaines de mouches. Elles s'étaient réveillées et avaient rampé hors des boîtes de papiers que nous avions ramenées de la maison de Bolinas. Elles s'étaient rassemblées dans la salle de bains attirées par la lumière. La brosse à dents encore serrée dans ma main, je passai en courant devant ma mère pour m'enfuir par la porte encore ouverte. Ma mère me rattrapa en courant. Elle me saisit le bras. Je jetai la brosse à dents dans l'obscurité et me mis à cracher. Elle me tordit le bras dans le dos pour m'immobiliser et me maintint fermement contre sa poitrine. « Je vais mourir, je vais mourir ! » sanglotai-je en essayant de cracher toute cette vie en moi qui me semblait contaminée. Et tandis que je me débattais, ses doigts puissants s'enfoncèrent dans mon bras. « Ça ne s'attrape pas, la mort. » me murmura t-elle à l'oreille, « La mort, ça ne s'attrape pas. »

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samedi 3 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (2/8)

Cadence, mon amie de toujours et du même âge que moi à vingt-cinq jours près, a cru que la maison de Bolinas en Californie était hantée dès la première visite qu'elle y fit. Nous avions douze ans, j'habitais dans le comté de Sonoma avec ma mère et je passais de longs week-ends chez mon père. La maison de trois étages style art déco était bâtie au flanc d'un coteau abrupt. Un seul coup d'œil à celle-ci suffit à Cadence pour être convaincue. Elle avait accompagné ma mère pour venir me reprendre. Elle refusa de pénétrer dans la maison. Cadence est la fille la plus solide que je connaisse et comme moi elle avait déjà vécu dans de nombreuses vieilles maisons. Je voulais qu'elle entre dans la maison pour la lui faire visiter mais elle refusa. Aucun des adultes ne remarqua qu'elle était restée tout le temps à attendre dans la voiture. Cela fut un énorme choc pour moi. Pas uniquement parce que cela me renvoyait à mes propres sentiments pour cette maison mais surtout parce que Cadence n'avait jamais prononcé l'expression « maison hantée ».
Quand j'eus 14 ans, mon père acheta un ranch au Montana et nous cessâmes d'aller à Bolinas ensemble. J'avais 25 ans quand il se tua avec un magnum .44 au deuxième étage de la maison près de la cheminée. Il était debout face à l'océan. La vision en reste gravée dans un coin de ma mémoire. Je sais que la nuit, la lumière de ce coin du séjour est faible et que la lueur qui en émane est chaleureuse. Je connais la sensation de fraîcheur du canapé en cuir brun qui est juste à côté. Je connais l'odeur de cette maison, un mélange de senteur de séquoia, d'air marin, de moisi et de vieux. Je suis ici et il est là.
La nuit où l'on apprit la mort de mon père en 1984, Cadence envisagea d'aller à Bolinas en voiture et d'arroser la maison d'essence pour y mettre le feu. Elle accusait la maison. Quelques jours plus tard, je suis allée à Bolinas avec ma mère, mon mari et ses parents. Ils entrèrent pour récupérer les papiers de mon père tandis que je restais dans la voiture à pleurer.
Même si mes parents étaient divorcés depuis longtemps, ma mère éprouva le besoin d'entrer dans la maison et de dire adieu. « Ce n'est pas plus mal. » essaya-t-elle de me rassurer. Tout comme Cadence quelques années auparavant je n'avais pu me résoudre à entrer dans la maison. Je suis restée assise en sécurité dans la voiture à fixer pendant un long moment la fenêtre par laquelle il regardait juste avant qu'il ne meure. Alors j'ai vu des papillons, des centaines et des centaines de monarques orange qui voletaient. Ils sortaient en flots des pierres de la cheminée et recouvraient ce mur de la maison. Quand j'étais fillette, mon père adorait me faire remarquer les monarques, « Regarde ! » murmurait-il du même ton révérencieux que la plupart des hommes prennent quand ils reconnaissent une superbe voiture de sport, « Un papillon ! » je retenais mon souffle jusqu'à ce que la créature ne soit plus en vue. Ce jour-là après sa mort les papillons formèrent un si gros nuage que je cessai de pleurer. Et quand nous reprîmes tous ensemble la route laissant la maison vide, ils étaient encore là.
Traduction Alain Suel

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vendredi 2 décembre 2005

Vouloir mourir, témoignage de Ianthe Brautigan (1/8)

Nous débutons aujourd'hui la publication en huit parties d'un témoignage de Ianthe Brautigan sur son père, extrait de l'ouvrage "You Can't Catch Death" (Rebel Inc.)
Courtesy William Brown & Telegraph Magazine
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J'ai été franche avec ma fille au sujet de la mort de son grand-père. Comme il est mort avant sa naissance, je ne savais pas trop comment aborder le sujet de son suicide. Je ne voulais pas qu'elle l'apprenne par quelqu'un d'autre à l'école. Dès que je l'ai jugée assez grande, vers ses six ans, je lui en ai parlé.
« Tu sais que Papy est mort.
- Oui.
- Il s'est suicidé.
- Qu'est ce que c'est : suicidé ?
- C'est quand tu t'enlèves la vie.
- Comment ça ?
- Hé bien, il avait pas mal de problèmes.
- Non, m'interrompit-elle. Comment ? Avec un couteau, une corde ?
- Oh, ai-je dit tout en me creusant la cervelle une ou deux secondes pour essayer de trouver comment rendre moins horrible le fracas qu'une arme à feu peut évoquer. J'abandonnai et répondis simplement : un revolver.
- Comment a-t-il fait ? demanda-t-elle alors tout en mimant de la main un revolver qu'elle agitait devant elle.
Je ne m'attendais pas du tout à ça.
- La tête, dis-je rapidement avant qu'elle ne le comprenne d'elle-même.
- Où à la tête ?
- On ne le sait pas exactement. »
Sa main se relâcha.
Le suicide c'est quelque chose qui est entouré de honte. En général la famille ne dit pas la vérité. Un grand nombre de suicides n'est pas comptabilisé comme tel. Je ne me rendais pas compte à quel point je m'en voulais jusqu'au jour où un père de famille que je connaissais de loin, se tua, laissant derrière lui un fils de seize ans.
Je me retrouvai à me dire : « Je me demande ce qu'ils ont fait de travers. » Cela me choqua et me fit pleurer.
À la maternelle de ma fille, ils ont cette activité : le personnage de la semaine. Chaque enfant dispose d'un tableau sur lequel il affiche des photos de sa famille et les commente.
« Comment ça s'est passé ? lui demandai-je.
- Bien, répondit elle. »
Je fis la grimace quand une idée me vint à l'esprit. Ne voulant pas être trop abrupte, je commençai à lui poser des questions de façon détournée.
« Alors qu'as-tu dit pour Mamie Ginny ?
- Qu'elle habite à Hawaii et m'envoie souvent des choses.
- Et sur Papa qu'as-tu dit ?
- Qu'il édite des choses et qu'il est réalisateur de publicités.
- Et qu'as-tu dit de Papy ?
- Qu'il s'était tiré une balle dans la tête.
- Qu'en a dit ta maîtresse ?
- Oh. »
J'ai vécu quatre périodes critiques de mon père. Il n'en a traversé que trois. Une période critique pour une personne à tendance suicidaire est une période particulière pendant laquelle elle est capable de se blesser dangereusement.
Quand j'avais huit ans environ, il a commencé à me parler de la mort. À 14 ans il m'a expliqué que sa seule raison pour ne pas se tuer était qu'il ne voulait pas que ce soit moi qui découvre son corps. Chaque fois il parvenait à faire l'effort de continuer à vivre alors que je ne pouvais que rester là, impuissante.
J'arrive de mieux en mieux à distinguer les deux visages de mon père. Il y avait le père que je pouvais appeler chaque fois que j'avais des ennuis, le père qui savait tout et qui m'aimait.
C'est dans mon adolescence que l'autre visage de mon père commença à obscurcir mes nuits avec sa douleur. À l'âge de vingt ans j'en étais réduite à le supplier en pleine nuit au téléphone, de ne pas se tuer. « Je t'en supplie Papa, pitié, Papa ! » pleurais-je. Il raccrochait le téléphone, et je restais seule et tremblante dans la cuisine. Je restais un long moment les yeux fixés à la petite lumière rougeoyante du témoin de la cuisinière électrique.

Traduction Alain Suel

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posted by Lucien Suel at 09:13 1 comments

jeudi 1 décembre 2005

Alain Gibertie (1950-1996)

Le site de poésie élémentaire de Didier Moulinier présente cette semaine Alain Gibertie.
Voici un extrait sonore : "L'interview de Monsieur Lastergeas". De bons souvenirs de la Dordogne. Ah ! Bon Dieu ! Oui !
posted by Lucien Suel at 08:16 4 comments